SA VISION

 

             Fidèle en amitié

  Libéré du service militaire en octobre 1935, je venais de débarquer à Paris. Un soir, sur le boulevard Saint-Germain éclairé par les vitrines, mon compagnon de vadrouille me retint par le bras... " Regarde ! Ce type-là... C'est Brasillach... "
  Pour nous, Thierry Maulnier, Robert Brasillach, Vinneuil, c'était l'équipe du jeudi de notre journal L'Action française, de jeunes insolents auxquels notre vieux maître Charles Maurras avait trouvé naturel de confier sa page littéraire... De Thierry Maulnier et de Robert Brasillach, on disait que, brillants normaliens, ils avaient poussé l'incongruité anti-républicaine jusqu'à louper l'agreg' en sortant de l'école, ce que nous ressentions comme une preuve d'indépendance intellectuelle, une négligence délibérée de se soumettre à une contrainte administrative tout à fait à leur portée...

 Robert Brasillach était là, immobile, les mains dans les poches de son imper, très intéressé par les bouquins dans la vitrine. Nous ne le connaissions pas encore, nous n'avons pas osé l'aborder. Je regardais ce visage sérieux, ce crâne volumineux, ce front haut et clair, ces traits doux et arrondis. En m'éloignant, je croisai son regard. C'est peu et c'est banal de dire qu'il en émanait un éclat d'intelligence. Avec autre chose qui m'intrigua et dont je compris la nature plus tard, un jour qu'il avait cessé de parler pendant quelques secondes au cours d'une conversation. Je vis alors dans ces yeux noirs de Catalan une lueur de rêve et de nostalgie comme on en rencontre dans les yeux bleus de ceux de l'Ouest, ce qui donnait du charme à ses propos ironiques répandus à travers un sourire à peine esquissé.

 Nous avons souvent bavardé pendant ces années 36, 37, 38... etc. Nous nous sommes querellés, aussi. Quand, entré en " dissidence ", comme on disait, j'avais entrepris avec quelques camarades de donner à notre mouvement une impulsion plus progressiste (l'histoire de L'Action française est jalonnée de tentatives de cette sorte).
  Nous avions créé l'hebdomadaire L'Insurgé, auquel Robert Brasillach ne collabora jamais malgré son amitié pour Thierry et Maxence et quoi qu'en ait dit l'acte d'accusation. Il y eut une empoignade sérieuse à la terrasse du " Capoulade ". Brasillach et Rebatet me reprochaient mon évolution et les tendances prétendument fascistes de notre entreprise. Tous deux étaient encore très attachés à l'orthodoxie maurassienne. Ces heurts n'avaient aucune prise sur l'amitié qui nous regroupait dans ce qu'on appellerait aujourd'hui une même sensibilité politique. Robert Brasillach venait nous voir au siège de L'Insurgé où il bavardait avec Thierry Maulnier, Jean-Pierre Maxence, Maurice Blanchot. Je l'écoutais et je l'admirais. Grâce à lui, j'ai eu la révélation de l'art de Jouhandeau, à travers un livre récemment paru, Le Saladier. Un autre jour, il nous raconta en riant qu'il avait reçu un premier livre d'un jeune auteur nommé Kléber Haedens : " Il y traîne ses parents dans la boue... Il a du talent, je l'ai envoyé chez Corréa... Ça va marcher... "

 Il a conforté et aiguillé de nombreux jeunes écrivains, à leurs débuts, des jeunes à peine moins jeunes que lui, dont les écrits reflétaient alors ses propres passions... Claudel, Alain-Fournier, Supervielle, Giraudoux et les animateurs de théâtre, Jouvet, Dullin, les Pitoëff... Et Gérard de Nerval vers lequel il orienta Kléber Haedens, lui fournissant ainsi le thème de son deuxième livre (...)

 Notre dernière rencontre ? Un après-midi du mois d'août 1943, place de la Sorbonne, devant la librairie " Rive Gauche ". Nous sommes restés ensemble un long moment. Nous avons parlé de ce qui fut dans sa vie un évènement d'importance daté de la veille, sa rupture avec l'équipe de Je suis partout où je gardais moi-même encore un vieux copain, Ralph Soupault. Robert Brasillach m'a dit, simplement, sans hargne, ce qu'il devait répéter jusqu'à la fin de son procès... " On ne peut se figer dans une politique de sectarisme irréaliste... la vie des hommes vaut plus que toutes les idéologies... Je ne renie rien et je continue... ". Et toutes ces phrases étaient ponctuées de : " Lesca est un con ".
 
Je ne l'ai jamais revu. Je suis de ceux qui ne pardonneront jamais. Je n'accepterai jamais que cette vie ait été cassé par un grandiose qui déshonora l'abjection.

                                                                                                                                                        Pierre MONNIER

                                                                                                                           (Cahiers des Amis de Robert Brasillach, automne 1980)     

                                                 

                                                                   

 

 

                                                                                                                                                          ***

 

 

              Le plaisir d'écrire

  C'est sur le tard, après avoir entamé ma retraite, à près de soixante-dix ans que j'ai tenté de m'exprimer avec une plume et de gagner des éditeurs. Le problème était posé de savoir comment utiliser le temps libre avec un maximum d'astuces et de bonheur.
  Avant de plonger dans un travail de salarié d'entreprise, au cours de vingt-deux années d'une raisonnable activité, ma vie fut meublée d'avatars et de petits boulots : la peinture qui nourrit ma jeune famille au cours de trois années, le dessin de presse (je me suis nommé " Chambri " pendant quatre ans), l'édition (j'ai traîné deux ans de galère sous le nom de " Frédéric Chambriand "), sans compter les expédients classiques, un peu manœuvre, un peu tireur de sonnettes, un peu figurant de théâtre et de cinéma...

 Je me trouvai donc maintenant libre et débarrassé de l'immédiat souci de rentabiliser mes efforts. Entre le dessin, la peinture et l'écriture, il me fallait faire un choix si je ne voulais pas être encore une fois pris par ce style touche-à-tout qui fut pendant longtemps mon " image de marque " aux yeux des gens réputés sérieux.
 C'est pour l'écriture que j'ai opté. Des trois opportunités c'est, à coup sûr, celle qui comportait le moins d'exigence matérielle. Une plume et quelques rames de papier font l'affaire. Pas d'installation technique, pas d'implantation ; de l'air, de la liberté... Je ferai donc l'écrivaillon.

 J'avais encore une autre raison. Pas moins sérieuse. Une habitude, un besoin sporadique certes mais récurrent, de remplir, depuis mon jeune âge, des carnets que je portais dans mes poches. Ils sont plusieurs centaines, empilés chez moi, mêlés à des tas de dessins, prêts à servir la rédaction de textes et de mémoires. Il faut aussi dire que cette manie, ce besoin d'écrire et de noter sont le reflet de souvenirs très anciens, liés à mon émerveillement quand j'étais atteint pour la première fois par une onde de choc à la vue d'un simple et rigoureux accord de lignes et de couleurs ou en lisant deux vers d'une sensibilité accomplie.
  Je me souviens. C'était en 1925. J'étais en troisième, au lycée de Bordeaux. Le jeune professeur, Paul Avisseau, que j'admirais (il avait réussi à me faire travailler), prononçait son discours de distribution des prix en fin d'année scolaire. Il avait truffé son texte de citations originales et déconcertantes... " La poésie, affirmait-il, est partout !... Ecoutez plutôt... Et il citait : " La somme des angles d'un triangle, chère âme, est égale à deux droites... "... Vous aimez le mariage des mots ? Et ceci : " L'Armand-Behrie, des messageries maritimes, file quatorze nœuds sur l'Océan indien... " Ce jour-là, j'ai découvert et chéri pour toujours les " cartes postales " de Henry Jean-Marie Levet. (...) Quand on est tellement touché par l'écriture des autres on sent qu'écrire soi-même est comme une fonction naturelle.

  On s'imprègne aussi de l'amour des mots sans risquer d'être desséché par la dictature des concepts et des idées. Les courageux qui me font l'honneur de me lire savent que j'ai dessiné les portraits des miens et que, s'ils sont les miens, c'est parce qu'ils sont riches de ce qui m'a toujours fasciné : l'intelligence et l'art de se faire entendre à travers les élans de l'amitié. (...) J'ai aussi rédigé des chroniques : A l'ombre des grandes têtes molles et Les Pendules à l'heure. Le troisième tome de cet ensemble, auquel je donne pour titre général Rue du Temps passé, m'amène à l'heure présente. J'y ai pris le parti de ne pas m'isoler du contexte et de l'évènement, sans pourtant me livrer jamais à la moindre introspection. Je n'ai d'autre souci que de dire, de raconter, de donner à voir et à comprendre.
  Un copain qui fait un peu dans la psychanalyse me disait : " Te rends-tu compte que tu te trahis sans cesse et que tes obsessions se révèlent à chacune des pages ? Il est deux de tes mots dont la présence est éclatante : " Regard " et " Visage ". Il a raison. Je ne m'en défends pas. Cette passion du regard et de la découverte des visages était déjà la même à l'heure où je transcrivais maladroitement mes premières notes dans mes premiers carnets. (...) Et puis, il y avait nos chefs de file qui, dans leur style irrespectueux, manquaient un peu de modération, Thierry Maulnier, Maurice Blanchot, Brasillach, Haedens, Rebatet, Maxence...

   Et le talent ! Ceux-là aussi, vous auriez pu les interroger sur ce qui les poussait à écrire, et vous auriez obtenu de pertinentes réparties. Parmi nos raisons d'intervenir il en était qui procédaient de réflexes offensifs dont la maîtrise nous échappait parfois. Nous n'étions mus par aucune haine, aucune rancœur, aucune conscience de classe, mais nous avions un tel appétit de liberté que la pire des bassesses était, selon nous, l'impuissance à porter un jugement privé de toute considération préconçue. Il y a là un paralogisme agressif dont l'archétype est le discours de l'intellectuel de gauche, cette grande tête molle appuyée sur deux préceptes fondamentaux : " mépriser ce que l'on ne comprend pas " et " dans tout conflit opposant le réel à l'idéologie, donner toujours tort à la réalité ". Nous, on réglait les comptes en souriant.

  Fils de cette terre nantaise où mes pays chantent " Catholique et français toujours ! ", je veux affirmer ma joie et mon orgueil d'être, en tenant une plume, le très humble, le très petit, le très pauvre, le minuscule frangin de ceux-là, les Français dont les écrits les plus simples ont le pouvoir de me bouleverser bien plus que les concepts les plus élaborés... C'est Louise Labé qui murmure  : " Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse. " Et Charles d'Orléans : " Ce qu'il lui plut de m'accorder quand me donna le nom d'ami. " Villon : " Je suis pêcheur, je le sais bien, pourtant ne veut pas Dieu ma mort... " Et Guillaume Apollinaire : " Mon beau navire, ô ma mémoire... " Et Brassens : " ... Mais la belle était si petite qu'une seule feuille a suffi... " Et tous les autres, et ceux de la chansonnette : " On dirait que le vent s'est pris dans une harpe ! " ... Et celui qui chante : " Elle était si jolie que je n'osais l'aimer... "

  Oh ! je sais, je ne suis pas le seul à vouloir écrire. Et nous avons tous de bonnes raisons. Il n'est pas d'art mineur comme certains le croient. Et ne vous dites pas non plus que mon amour de la France me rend aveugle aux mérites des grands d'ailleurs.
  J'en connais aussi un petit bout sur les Dostoïevski, les Heine, les Poë, les Pirandello et le grand Bill, ce Shakespeare monumental et susceptible, à qui la Jeannette, notre bonne Lorraine faisait faire des bulles... Mais c'est avec les miens que je m'enrichis le plus. Maurras m'incite à réfléchir, comprendre et ne pas me laisser entamer, Céline à regarder, discerner jusqu'au plus secret tout en éclatant de rire, Léautaud à simplifier l'écriture.
  Ceux-là me soufflent les réponses à vos questions. Ils exigent aussi que je m'engage à mon tour. Ils me veulent, moi aussi, soumis à la délicieuse angoisse de la phrase élaborée lentement avant d'être effacée pour renaître et subir de nouvelles ratures. " Vingt fois sur le métier ", comme dit l'autre. La facilité, c'est tellement rare. Ne pas se duper soi-même en dupant les autres. Pourquoi écrire ?... Il y a bien aussi quelques raisons sérieuses. Tenez, voici le point de la question, en vitesse. Je pense qu'il faut dire leur fait à ceux qui nous bernent depuis deux cents ans. Leur Démocratie n'est qu'un leurre. " Demos, Kratos, pouvoir du peuple, baliverne ! "

  Le peuple avec ses bulletins de vote est toujours couillonné. Le vrai pouvoir est exercé sous le paravent des constitutions par des associations occultes et toutes puissantes, groupes de pression, lobbies, etc., les vrais, les seuls maîtres, ceux qui déclenchent les guerres dans lesquelles vous mourrez.
  Ça dure depuis deux cents ans. Ça prend aujourd'hui des proportions monstrueuses, avec leur entreprise au double visage d'un gouvernement mondialiste et la destruction des patries auxquelles ils prétendent substituer de petites entités faciles à dresser les unes contre les autres.
  On en prévoit deux cent trente environ pour la seule Europe. Alors voilà ! J'écris parce que je ne veux pas de leur " Plouto-tribalisme " abrité derrière le mensonge de leur Démocratie. Je ne vous fais pas de dessin.

  Et puis un mot encore. Parce qu'il faut aussi le dire... J'écris pour cette raison impérative que vous avez à coup sûr discernée, l'amour de l'écriture, et puis cette valeur, des valeurs... Pourquoi écrivez-vous ?... Ben ! Pour le plaisir... Pardi !
                                                                                                                                                                    Pierre Monnier
                                                                                                                                                              (Présent, 5 février 1997)

Présent 1997 : Extraits de la rubrique " La page de l'invité du mercredi ". Il s'agissait pour chaque personnalité invitée, de répondre à la question : " Où, quand, comment et pourquoi écrivez-vous ? "

 (Bulletin célinien n°275, mai 2006)

 

                                                                    

                                                                                   Pierre Monnier, Antoine Blondin et Denis Tillinac

 

 

                                                                                                                                                            ***

 

 

  (...) " Il sait que la résistance à la destruction des valeurs morales ne peut s'organiser ailleurs que dans le peuple, chez les ouvriers, dans les classes dites moyennes, la petite bourgeoisie. Il sait bien que les agents de destruction et de mort trouveront leurs meilleurs alliés chez les grands, attachés à leur privilège et aux idées dites " avancées " et parmi ceux que Lautréamont appelait " les grandes têtes molles ", la classe intellectuelle toujours effarée à l'idée de ne pas être du dernier bateau.
  Le petit bourgeois est poussé par un instinct de survie bien supérieur à celui du grand possédant auquel il est aisé de donner mauvaise conscience. Il résiste parce que la vie lui a été dure. Le peu qu'il possède, il l'a gagné en peinant. L'enfant qu'il élève, il veut le protéger, lui donner des forces, l'armer, et il sait bien que les forces morales sont la condition de la résistance au malheur. "

                                                                                                                                                                 *

  " L'écrivain le plus proche de Céline, par l'inspiration, la forme et le contenu émotif est à mon avis Georges Brassens, qui a le même public. Même amour de la vie dans ses manifestations les plus humbles, les plus " quotidiennes ", même scepticisme à l'égard des idées, des idéologies, des " grands problèmes ", même sensibilité, même sympathie pour les petites gens, même admiration pour l'héroïsme discret, secret, de ceux qui ne " paraissent " jamais, même sens de la dignité cachée, de la vraie grandeur enfouie... même enracinement au sol natal, même fierté aristocratique et populaire, même scepticisme affiché, même indulgence camouflée, même indifférence à certaines valeurs surfaites et même attachement à d'autres plus simples, les sabots d'Hélène et la tendresse de Molly...
 
 Enfin le style, les archaïsmes, les idiotismes français, quelquefois la langue verte... Qu'il s'agisse de la prose de Céline ou des vers de Brassens, on assiste à l'éclosion d'un vocabulaire d'essence traditionnelle, populaire, riche en sève et très souvent à la limite de la désuétude. L'un et l'autre éternisent des mots que l'on jugerait démodés ou incongrus sans le raffinement et l'habileté avec lesquels ils sont imbriqués dans la phrase...
  Voici que Céline nous montre un quartier pauvre de Londres... " Au premier sourire du soleil, tout s'esclaffe et tourbillonne... gambade ! Sarabande !... C'est la kermesse des lutins d'un bout à l'autre de Wapping !... de perrons en porches, ça culbute à la course ! A la sauvette ! Fillettes et garçons ! à qui perd gagne !... A qui mieux mieux ! A cent jeux espiègles et pimpants !... Les tout petits au beau milieu... main dans la main, dansant en ronde !... mignons marmots du brouillard !... Tellement réjouis d'un jour sans pluie !... Mieux jouants allègres, divins et prestes qu'angelots de rêve... Et puis tout autour barbouillés, bandits pour rire tourmentent les filles... malmènent passants, les piaillants monstres... "
 ... " Moi mes amours d'antan c'était de la grisette... alors toutes tes fredaines, guilledous et prétentaines... j'lâche la bride à mon émoi... la jambe légère et l'œil polisson... et la bouche pleine de joyeux ramages... courons guillerets, guillerettes... faisons mille et une gambades ./. au premier ostrogoh venu... dans le guignon toujours présente... qui brode, divine cousette... tous sont restés du parti des myosotis... "
dit Georges Brassens.
 
Céline et Brassens ne se sont jamais rencontrés. On peut supposer qu'ils auraient eu des goûts et des dégoûts communs. A coup sûr une même passion pour la langue française, dans sa branche " mâle et débridée " comme l'avait dit Léon Daudet à la parution de " Voyage ".
 

                                                                                                                                                                      *


  " Il y a aussi la question de l'interprétation... Le personnage de Ferdinand Bardamu pourrait ressembler à Louis Destouches, mais la ressemblance physique n'est pas un préalable obligatoire. Quand il était jeune, Alexandre Rignault avait un faux air de Ferdinand... Et il en avait la voix... On a parlé de Belmondo... peut-être... je verrais bien Lino Ventura en médecin des pauvres... quant à Charles Gérard, à mon avis, il " est " Robinson.
  Mais le temps passe, Ferdinand n'a pas quarante ans quand il travaille au dispensaire de Clichy... Je crois que Gérard Depardieu ferait un vrai Bardamu et peut-être Jacques Dutronc un savoureux Robinson...
  Je dis tout ça comme ça me vient. Mais c'est vrai, Gérard Depardieu-Bardamu, j'aimerais voir ça...

 

 

                                                                                                                                                               ***

 

                LES PAMPHLETS, LA GUERRE, LES JUIFS...

  J'ai plusieurs raisons de dire ici ce que je pense. D'abord je veux apporter le témoignage de quelqu'un qui avait entre vingt-six et trente ans quand parurent les pamphlets. Je suis donc de ceux qui se sont fait une opinion à chaud, et je suis de ceux qui étaient mobilisables en cas de guerre (rejoint le premier jour). Je voudrais m'adresser aux jeunes, à ceux qui sont informés des faits de l'avant-guerre par les livres, les revues, les films, la télé, etc. Je voudrais leur dire de n'oublier jamais que l'Histoire est toujours un roman à thèse écrit par un vainqueur.

 (...) Le Mal  était alors identifié à l'Allemagne nationale-socialiste (il est évidemment facile de trouver à cette affirmation des preuves qui ne souffrent pas de discussion). Et le Bien, c'était ce que nos jeunes gens abhorent ; le capitalisme international allié au communisme : la Cité de Londres, plus Wall Street, plus le Kremlin et Staline. Tout ce qui n'avait pas rallié la coalition capitalo-stalinienne était l'incarnation du Mal.
(...) La vérité est que, dès le jour de la victoire de 1945, une gigantesque entreprise de camouflage est née avec, pour seul objet, d'interdire tout jugement nuancé sur les évènements des vingt ou trente années précédentes. Winston Churchill pouvait dire à propos de Staline et d'Hitler... " Nous nous sommes trompés, nous avons tué le mauvais cochon " (20 millions de morts pour une petite erreur d'appréciation) rien n'a pu altérer la sérénité des historiens bien pensants, fidèles défenseurs de la tradition manichéenne.

   Je refuse l'amalgame des écrits passionnés et souvent excessifs de Louis-Ferdinand Céline dans les années 30 et des crimes commis pendant l'occupation après 1940...
 J'ai donc lu les quatre pamphlets à leur date de parution, et ce que j'en dis aujourd'hui, ce que j'en pense aujourd'hui est exactement ce que je disais, ce que je pensais à cette époque.
  Céline, chaque fois qu'on l'a interrogé après son retour d'exil, a déclaré formellement : " Tout ce que j'ai écrit avant la guerre n'avait qu'un objet : dissuader mes frères d'aller se faire tuer. Je sentais la guerre venir, je voyais les efforts gigantesques de certains clans (parmi lesquels des clans juifs, je dis bien " parmi lesquels " pour précipiter mes compatriotes à l'abattoir. J'ai crié mon horreur de la guerre et tout fait pour prévenir celle qui venait. "

 (...) Les juifs. Ils sont traités en Allemagne d'une manière ignominieuse. Ils sont aussi très forts, très armés au niveau international. Très riches. Ils maîtrisent dans le monde la plupart des médias, cinéma, presse, théâtre, radio, information. Ils sont liés au capitalisme international. Ils vont se défendre et déclencher dans le monde entier un formidable mouvement de propagande anti-allemande. Comme Hitler, ils utilisent tous les processus, propagande, persuasion, diplomatie, et pour finir la guerre (toujours Clausewitz).
  Que l'on me comprenne bien. Que l'on ne me fasse dire que ce que j'écris ici. Je ne porte pas de jugements de valeur. Les juifs sont traités d'une manière indigne et criminelle. Mais ils sont armés, ils vont se défendre par tous les moyens. Ce sont des faits. Si j'étais dans leur situation, je ferais comme eux. Mais ce n'est pas le cas et en 1939 je suis mobilisable. C'est à moi et à mes semblables que Céline va s'adresser : " Attention, on va vous faire gicler vers le grand abattoir ; refusez ! " 

 Voilà le jeu tel qu'il est distribué au moment où Céline écrit ses pamphlets. D'un côté l'Allemagne qui répand une doctrine hostile au capitalisme international, combat le marxisme, prône le racisme, déchire le traité de Versailles, revendique un espace vital à l'Est et traite les juifs d'une manière abominable. De l'autre, le communisme stalinien, le capitalisme, la puissance anglo-saxonne, dont la domination est menacée, et le lobby juif, tous décidés à se défendre et à maintenir leur puissance. Voilà les conditions de la guerre.
 

  Céline n'a évidemment aucun pouvoir d'intervention auprès du gouvernement allemand. Pas plus que du gouvernement français. Mais, en France, il peut être lu. Alors, il va écrire, ou plutôt il va hurler. Il va s'en prendre à tous ceux qui, selon lui, constituent le clan belliciste, indifférent aux souffrances que produira le conflit en préparation. Il va jeter l'anathème sur les banquiers anglo-saxons, les industriels de Grande-Bretagne et des Etats-Unis, les dirigeants anglais et américains soumis aux puissances d'argent que menace l'Europe autarcique, les membres du lobby juif, les francs-maçons qui font la liaison entre les pouvoirs financiers et les gouvernements français soumis depuis quinze ans aux directives anglaises, l'armée des épigones du traité de Versailles, représentants des ex-empires centraux, toujours prêts au terrorisme provocateur, concussionnaires, vendus, pourris (" demandez Titulesco !... qui n'a pas acheté Titulesco ? ", dit une scie à la mode), installés dans les couloirs d'une  " société des nations " inapte à régler le moindre conflit, mais toujours prête à attiser les zizanies locales et souffler sur les foyers allumés ici et là, par des incendiaires intéressés à l'embrasement de la planète.

 (...) Et puis, je donne ici une opinion tout à fait personnelle. Je ne trouve ni injurieux, ni condamnable le fait de reconnaître aux juifs une puissance capable d'infléchir le cours des évènements. Ce que je trouve offensant pour les juifs c'est de les considérer comme d'innocentes victimes bêlantes, incapables de réagir, de se venger, de contre-attaquer.
  En fait, ils sont forts, puissants, riches, organisés, courageux, ils le prouvent tous les jours en Israël. Ce qui est vrai aujourd'hui, l'était déjà avant 1939. Est-ce leur faire injure de le dire.
 
   Je regrette que tant d'autres torturés soient privés de ce pouvoir. Mieux armés, plus riches, plus maîtres des médias, ils pourraient, comme les juifs, alerter la conscience universelle, dénoncer les bourreaux... Les millions de Khmers massacrés sous le regard amusé du correspondant de presse du journal " Le Monde "... Et les Vietnamiens du Sud ? Et le génocide des Arméniens ? Un million six cent mille... Je connais une petite d'Arménien... Son père, enfant en 1916, avait été contraint par les Turcs de coudre le sac dans lequel était enfermé son père assassiné et d'aller le jeter à la rivière...
  Soixante ans plus tard, ces crimes abominables, aucun gouvernement ne laisse aux Arméniens le droit d'honorer publiquement leurs martyres. Ils n'ont pas droit aux manifestations, aux défilés, aux monuments commémoratifs. Il leur manque la puissance. Dans leur malheur, les victimes nanties ont encore la possibilité de hurler... Barrès disait qu'il y avait des martyrs privilégiés... Ceux qui peuvent donner l'alerte... Cette discrimination est de tous les temps... Comme celle qui concerne les bonnes races et les mauvaises.
  Aujourd'hui, nous savons qui nous pouvons injurier impunément et qui nous devons honorer sous peine d'être poursuivi en justice. La polémique a ses barbelés.
  (Ferdinand furieux, Lettera, L'Age d'Homme, 1979).

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