J.DARRIBEHAUDE

 

                             UNE TELLE LIBERTE

    C'est à Pierre-Vincent Guitard que l'on doit l'édition du Journal de Jacques d'Arribehaude des années 1981-1986. Sur son site internet " Exigence littéraire ", il a beaucoup œuvré pour faire connaître l'auteur de Adieu Néri.  Voici son témoignage.

  Une rencontre hautement improbable, la littérature a parfois cette vertu de faire se rencontrer des hommes et de femmes qui sans elle ne se seraient jamais rencontrés. Tout aurait pu nous séparer mais Jacques d'Arribehaude était un homme qui en dépit de ses prises de position provocatrices avait l'esprit ouvert. Lui que l'on a parfois qualifié d'anarchiste de droite et moi qui penchait plutôt de l'autre côté, lui qui avait près d'un quart de siècle de plus que moi et qui aurait pu être mon père comment s'est-il fait que nous ayions trouvé un terrain commun ?

   Il avait certes besoin de trouver un public et de sortir de l'ostracisme où ses provocations l'avaient cantonné, ses romans n'avaient eu qu'un succès qui n'était pas à la hauteur de ses espoirs et l'éditeur de son journal ne se donnait peut-être pas les moyens de lui attirer un lectorat, mais plus que tout il avait besoin de dire aux générations plus jeunes ce qui restait pour lui un formidable désastre, le profond bouleversement qui avait entraîné la France dans ce qu'il considérait comme une régression et pire que tout une formidable incompréhension, un profond malentendu que La loi des vainqueurs - titre d'un roman de Willy de Spens qu'il appréciait - nous avait imposé.

  C'est sans aucun doute là-dessus que nous nous sommes rencontrés par l'intermédiaire de l'œuvre de Céline et du célinien Marc Laudelout qui lui suggéra de m'envoyer son Journal des années cinquante : Cher Picaro. Ce fut un choc, il y avait dans ce journal une telle liberté - autant d'agir que de dire – que j'ai bien failli crier mon dégoût pour ce qui me paraissait profondément amoral. Il aura fallu le style de Jacques d'Arribehaude pour m'entraîner loin de mes petites certitudes et écrire une note de lecture qui fut le point de départ de notre rencontre.

 Par la suite il m'a fait découvrir les écrivains que j'avais mis de côté, qui appartenaient à une littérature que j'avais appris à mépriser parce qu'elle était celle de mes parents, parce qu'elle n'avait pas pris le virage du nouveau roman et répondu aux injonctions de Barthes et de Sollers, parce qu'elle avait tenté de dire ce qui ne devait pas être dit, ce qui allait contre le mythe d'une avant-garde littéraire, comme il y avait eu une avant-garde communiste poche de la Résistance dans une France collaboratrice.

  Bien sûr il y avait l'homme, son beau regard bleu, sa voix douce et charmeuse tout à l'opposé de ses colères d'écrivain, un homme plein de gaieté enfantine, un enfant gâté qui savait capter l'attention et en même temps un homme parfaitement lucide et qui avait appris à juger ses contemporains sans se soucier des étiquettes. Je l’ai entendu notamment rendre hommage à Edgard Morin qui n’avait pas eu à son égard la courte vue de beaucoup d’autres, il savait également rendre justice à François Mitterrand de son sens politique. L’un comme l’autre avaient apprécié son écriture, l’un comme l’autre ne jugeaient pas le passé à l’aune du présent.

  Comme Céline dont il aura recueilli la dernière entrevue, Jacques d'Arribehaude gardait le souvenir d’une féerie disparue mais à la différence de l’auteur de Mort à Crédit il était resté fidèle à la gaieté de ce monde d’enfance.

  Avec Internet j’ai tenté de lui permettre d'entrer en contact avec des lecteurs qui ne seraient jamais venus à lui par le truchement des libraires, mais cela reste tellement modeste que c'en est souvent désespérant. Lui n'avait aucun doute sur la postérité qui serait donnée à son œuvre, il savait bien que ce serait pour plus tard, bien plus tard. Il reste un travail considérable à faire pour donner à cet écrivain la place qu'il mérite et qu'il n'aura pas eu de son vivant.

                                                                                                                                                Pierre-Vincent GUITARD

  Sur le site de P.-V. Guitard (http://www.e-litterature.net), on trouvera un entretien inédit avec Jacques d'Arribehaude datant de 2007 et une demi-douzaine de comptes-rendus de ses livres.





 

                                                                                                      ***

 

 

      Jacques d'Arribehaude, ce cher Picaro !

 Voilà quatre ou cinq ans, l'ami d'Arribehaude eut la frénétique envie d'aller habiter Nice rue de la Buffa. Séjour idyllique, rêvé, à en oublier les pollutions atmosphériques et intellectuelles de notre infortuné Paris.
  Ces derniers mois, selon son habitude, il dégonflait l'idylle, commençait à trouver Nice abominable et formait le projet de transporter ses cadre de vie, précieuses cargaisons et bibliothèques de lecteur éclairé en des endroits meilleurs. Probablement dans son pays basque natal. Non plus Sort-en-Chalosse, près Dax (on ne l'y prendrait plus !) Non plus Bayonne, où il avait restauré une folie, " Musette ", chemin de Jupiter, pour la quitter peu après. Pourquoi pas Biarritz, la plage de ses vingt ans ? Son cœur d'octogénaire ne manquerait pas d'y refleurir...

 Pourtant, au milieu de nos fantasmes, une autre émigration nous attend tous, mon pauvre Jacques, et te voici maintenant en la terre - basque, oh certes - d'Hasparren. Tu y reposes auprès du père et de la mère que tu pensais avoir si souvent déçus, qu'à distance tu n'avais cessé de vénérer.
  Le combat est fini, cher " Picaro ", mais quel combat fut le tien, qui jamais ne t'arracha une plainte !

         Le dilettante

 Jacques d'Arribehaude était, dans les années 60, un ami des Sénart. Je le rencontrai grâce à eux : trentenaire sympathique, au front déjà dégarni, au sourire affable et craintif. A la terrasse des Deux-Magots il se cassait la tête des journées entières sur le Financial Times avec le ferme espoir de gagner sa vie sans travailler.
  Il était né à l'un de ces mauvais moments de l'histoire qui ne peuvent proposer, comme un titre d'Arthur Koestler (auteur capital d'alors) que des Croisades sans Croix. A moins que par nature d'insoumis, comme ses compatriotes contrebandiers, plus encore à cause d'un bon sens invétéré, d'un jugement très sûr (donc pessimiste) il eût organisé sa vie - et préfiguré son destin - selon la formule magistrale d'Unamuno (un de ses maîtres à penser, avec Pio Bajora) : " La véritable foi, c'est de savoir se résigner au songe ".

        Une génération perdue

  Le songe commence par l'épopée de la France libre, à l'âge du bac. On retrouvera toutes les aspirations de la jeunesse en cette période atroce, ses fêtes et ses fracas devant l'absurdité du monde dans ses premiers romans : La Grande vadrouille et Semelles de vent, envers qui on se montra distrait ; plus tard dans Adieu Néri, très belle pavane pour un ami défunt.
 Néri Mazzotti ? Une victime, lui aussi, de cette après-guerre qui, déjà, ne disait rien de bon. Un autre sceptique devant les tenants du Bien universel. Et pour l'heure, un compagnon de séjour aux Diablerets où, entre enfants de la victoire, il fallait bien soigner des poumons momentanément mités. Allaient suivre pour Jacques quelques années de bohème au Portugal. Là, on pouvait au moins jouer les dandys sans peur du lendemain, il était possible de se frotter à de jeunes lords échappés de leur île brumeuse, à des beautés incomparables, envisager de faire sa vie - ou des vies successives - avec des jeunes filles nordiques pleines de feu et d'imprévu.
 Qu'importe si, malgré achat et revente de diverses masures, sur les rivages lusitaniens, malgré les jobs les plus divers, ensuite, dans une Indochine aussi empiastrée qu'ensanglantée, la fortune ait paru sans cesse remise au lendemain ? L'essentiel n'était-il pas d'avoir, avec un goût stendhalien de l'intrigue et de l'instant, une vie sentimentale animée ? La sienne le fut - ah ! fichtre oui ! - elle fut même trépidante, souvent désopilante, car jamais l'outsider ne se crut autorisé à battre sa coulpe sur la poitrine du voisin. Pas d'autre morale (et moins encore d'idéologie !) dans ce qui sera un jour Cher Picaro, journal des années cinquante.

      Le Blanc au ventre noir

  De 1960 à 62, Jacques d'Arribehaude séjourne en Afrique. Il y est envoyé pour une mission hautement civilisatrice - lui, dira : " burlesque " - d' " observateur rural " au Malaloudougou, province malienne. On peut retrouver aujourd'hui ses indignations d'alors devant les cuistreries d'importation, les mesquineries de nos petits blancs, les mascarades administratives, mais aussi ses chants d'amour devant de petites déités noires, sa complicité avec l'innocence sans illusion du monde noir dans Complainte mandingue, lumineux journal de ces deux années au cœur des ténèbres.
  Rattraper le train perdu des diplômes ? Envisager une carrière d'ethnologue salarié, sous le regard complice et amusé de Michel Leiris ? La question se posa pendant quelques mois.

      L'esprit du placard

  C'eût été mal connaître celui qui " réactionnaire, donc résistant " toujours, ne se ferait jamais aux diarrhées verbales ni aux jargons structuralistes de ces années glorieuses. Le moment venu, autant considérer sa carrière comme le meilleur moyen de se tirer. Sacré Jacques-le-fataliste, toujours habile à climatiser le cauchemar, heureux à partir des années 80 de se faire mettre en un placard doré, quai du président John-Fitzgerald-Kennedy : ce fameux placard qui lui aura permis de vivre sans faire une rame et d'observer avec une franche hilarité le manège des satrapes, des courtisans, des pitres décorés, d'ex-potentats aux oubliettes, des nouveaux lidiadors.
  Chronique journalière récemment parue, S'en fout la vie narre ce carnaval avec les philosophies convergentes du taxi-brousse et du gentilhomme qui s'en délecte. Il y aurait fort à parier que ce brûlot, aujourd'hui sous le boisseau de la pensée unique, fasse avant peu le régal de nos petits-enfants.

       Céline

  Mais il y eut Céline, aussi, dans la vie de Jacques d'Arribehaude ! Serait-ce trop dire, l'amitié de Céline ? Vers la fin de la décennie cinquante, il s'est produit entre le vieux paria revenu du Danemark et le jeune outsider d'un monde que tous deux jugeaient complètement fêlé, plusieurs rencontres empreintes d'une imprévue confiance. Le prétexte en fut un gros magnétoscope et de vagues espoirs de caméra. Tout cela a été raconté en 1987 dans Le cinéma de Céline, paru au Lérot rêveur. Jean Guenot, associé (et je crois mentor) de l'aventure, en parlerait (en a parlé) à plus juste titre.
  Ce sur quoi je voudrais insister, m'en étant souvent entretenu avec Jacques, ce serait le pourquoi du premier regard, alors que Céline, mis à part le cercle ultra-restreint de ses proches, refusait tout contact et se bardait de sarcasmes ; les raisons de cet accueil quasiment affectueux.

  Solidarité, d'une génération l'autre, entre démolis de guerre absurdes ? Peut-être. Premiers propos d'exclus, même si venus de camps naguère opposés ? Peut-être aussi. Mais plus encore, je crois, un sentiment d'appartenance aux mêmes vertus anciennes de loyauté et de courage : vertus en voie de disparition dans un monde voué au machinisme et à l'avidité. Originaires l'un - l'ancien, l'archaïque -, et l'autre - le brocard de l'année - de ces mêmes couches populaires dédiées à l'honnête labeur au point d'y renouer - respect et savoir-vivre - avec une sorte de chevalerie.

 Le vieil homme brisé fut-il indulgent pour le garçon de l'âge de Bardamu qui, à son tour, allait rouler sa bosse (et probablement pas carrosse) aux Afriques ? Touchant comme à plusieurs reprises, avant départs, Céline lui recommande de bien prendre ses anti-paludéens. Céline soucieux pour lui, médecin toujours. Céline consciencieux. Céline affectueux. Beaucoup seront surpris. D'autres pas.

     Un miraculé

  C'est que les micro-organismes des pays chauds, avec ou sans prophylaxie bien prise, devaient se révéler meurtriers. Je ne trahis nul secret car d'Arribehaude ne nous laisse rien ignorer dans ses journaliers de ses maladies, épuisements d'alors, œdèmes, dont je vis à plusieurs reprises les ravages et qui, un jour, allaient le mettre à quia. Conséquence d'un foie détruit : en 1986, la mort était proche. Et c'est alors que le miracle eut lieu.
  Jacques fut des rares patients à bénéficier d'une double transplantation hépatique et rénale. Il supporta le choc avec une détermination exemplaire et, quinze ans plus tard, il était probablement le plus ancien greffé de France.

  Quinze ans au cours desquels nous pûmes nous téléphoner ou nous écrire, parlant de toutes choses, sans que jamais je ne l'aie entendu proférer une plainte. Salut, gentilhomme ! Quinze ans au cours desquels il eut l'énergie de déménager et d'emménager trois ou quatre fois. Quinze ans au cours desquels s'est écrit ou mis en forme le plus important de son travail d'écrivain : deux ou trois milliers de pages. Il était des rares humains pouvant se vanter d'avoir eu une seconde vie.

     Un Français libre

 C'est alors que, grâce au jeune Pierre Chalmain d'abord, il commença de publier ses journaux, puis, à l'enseigne de L'Age d'Homme, ceux-ci (Complainte mandingue, Le Royaume des Algarves, Une Saison à Cadix, L'Encre du Salut) se trouvèrent reclassés et réunis en ce fort volume d'Un Français Libre. On pourra prendre ainsi la mesure d'un parcours exceptionnel et d'une épopée significative, emblématique d'une génération.

  œuvre tour à tour et avec le même élan, la même aisance, palpitante, touchante, coruscante, désopilante, éblouissante de lucidité. Une œuvre servie par un style d'un naturel parfait, d'un ton équanimement juste, qui va, brassant les lectures, les grands auteurs, les désastres historiques, caressant avec le même émerveillement les petites blondes vikings et les perles noires, cherchant sans cesse le paradis perdu, ne se décourageant jamais de ne trouver que limbes. Journal d'égotisme ? Je m'en remets pour décider à plus jeune, Rémi Soulié, qui en une postface a pu écrire si finement : " Ici, pas d'amour-propre ni même d'égotisme, mais la conscience d'une singularité qui s'exprime aussi bien dans les actes manqués du misfit velléitaire. Jacques d'Arribehaude a le sens du comique et comme il a toujours dix-sept ans, il n'est presque jamais sérieux. " Cela voudrait-il dire qu'un jour il sera sauvé ?

  Son journal va nous laisser de belles soirées de lecture. Retenons pour l'heure ce qui pourrait être une morale de l'allure : " Les vrais mérites ne mènent à rien, voilà ce que nous enseigne l'expérience au mépris de la laborieuse honnêteté dont l'exemple nous est offert dès l'enfance. Et cependant cette morale que je sais dérisoire, mais qui est inséparable de l'image de mon père, je ne puis faire autrement, tout au fond, que de la respecter, et de la vivre.
  Tout au fond de moi il y a cette certitude que rien de ce que j'estime ne sera vraiment acquis sans renoncement, sans solitude, sans souffrance acceptée, sans misère. Le choix se réduit ainsi devant les seules forces que reconnaissait Balzac avec son génie simple : l'argent et la force morale.
  Choisir ? Laisser parler le destin ? Choisit-on vraiment ? En a-t-on jamais le pouvoir ? Au-delà de notre confiance, de notre volonté, et de nos actes, il nous arrive de discerner notre chemin, mais, comme toujours, les dieux décident. "
                                                                                                                                       
 Christian DEDET

                                                         
 

 

                                                                                                      ***

 

 

     Un gentilhomme égaré dans ce siècle

 Sa disparition n'a pas fait la une des journaux, et pour cause. Jacques d'Arribehaude n'écrivait pas pour le grand public. Il allait à rebrousse-poil des idées communes et flatter le chaland, humer l'ait du temps avant de prendre la plume, eût été contraire à son éthique.
  Il avait un petit cercle d'admirateurs, mais fidèles, à toute épreuve. " Notoirement méconnu ", comme Alexandre Vialatte en son temps. Ainsi en va-t-il de ceux qui portent sur le monde un regard lucide.
  Ses journaux intimes en témoignent. Ils fourmillent de portraits, de réflexions qui se sont avérées au fil des ans. Exemplaire, à cet égard, le tableau du " mundillo " médiatique dans lequel il a été immergé.
  Réaliste, sans complaisance. Cruel, parfois, et toujours brillant. Dépourvu d'amertume - car ce pessimiste joyeux ne nourrissait guère d'illusions sur ses semblables.
  Lucidité ne signifie nullement, dans son cas, sécheresse de cœur. Il suffit d'ouvrir Adieu Néri pour en être convaincu. Simplement, plus encore que des femmes dont il fut un grand admirateur, Jacques d'Arribehaude était épris de liberté, en tous domaines. Cet aristocrate de cœur et d'esprit n'était inféodé à rien ni à personne. C'est avec son style, ce qui faisait sa qualité.
  Je voudrais enfin saluer en ce bretteur égaré dans notre siècle l'élégance, l'attention et l'affabilité qu'il réservait à ses amis. Il fut un homme aimable, dans le sens du XVIIe siècle. L'honnête homme selon Gracian. Ceux qui l'ont connu ne me démentiront pas.
                                                                                                                                         Jacques ABOUCAYA

 

 

                                                                                                                              ***

 

 

              Adieu, cher Jacques

 On m'a appris hier la disparition de mon ami Jacques d'Arribehaude, vendredi dernier le 27 mars, je ne sais pas encore de quoi précisément. Cette nouvelle m'a peiné, sans vraiment me surprendre. Je le savais affaibli, et il n'était pas tout jeune.
  J'avais fait sa connaissance vers la fin de 2004. Des articles favorables m'avaient incité à me lancer dans la lecture d'un de ses principaux livres, Un Français libre, le recueil de ses journaux des années 60. Je lui avais écrit en apprenant que nous étions tous deux nés un 6 juin, mais lui bien avant moi, en 1925. Il aurait eu 84 ans en juin prochain.

  A l'époque, d'Arribe venait de quitter Paris pour s'installer à Nice, il râlait dans ses mails contre l'ébéniste qui ne construisait pas assez rapidement sa nouvelle bibliothèque. Dans la foulée, j'ai lu son autre grand livre, Cher Picaro, recueil de ses journaux des années 50, et en mai 2005 j'ai publié sur le net une sélection des entretiens que j'avais eus avec lui par courrier.

  Nous sommes restés amis, nous nous contactions de temps en temps, il téléphonait volontiers. J'ai composé un grand index de ses deux recueils de journaux, qui l'a enchanté. Du coup, l'an dernier, il m'a demandé de faire l'index de son dernier livre, S'en fout la vie, ses mémoires des années 80, imprimé par The Book Edition.
  Je ne l'ai rencontré en personne qu'une fois, au printemps dernier, vers Pâques. Rentrant de Santander, je me suis arrêté me reposer une heure en sa compagnie chez son amie Margot qui l'hébergeait alors quelques jours, dans son pays basque natal, sur les hauteurs de Guéthary.

  Son dernier coup de fil date je crois de fin janvier, il m'avait appelé à la bibliothèque pour me présenter gentiment ses vœux et discuter un moment. Je comptais lui récrire, dernièrement, et puis voilà.
  C'était un gentilhomme, peu diplômé mais très cultivé, de bon goût, subtil mais simple. Il m'a beaucoup apporté, il me manquera.
                                                                                                                              
                                                                                                                                             Philippe BILLÉ
 
    
Autour du blog " Le Nouvel Obscurantiste " (journaldoc.canalblog.com). On y trouve d'intéressants entretiens avec Jacques d'Arribehaude.

 

 

 

                                                                                                                              ***

 

 

   Jacques d'Arribehaude a toujours été un irrégulier. Il n'avait pas 18 ans quand il rejoignit les Forces françaises libres. Son gaullisme se garde de tourner à cette dévotion qui l'aurait rendu rentable : l'abandon des harkis l'indigna et l'esprit de vindicte des professionnels de l'épuration politicienne envers des écrivains de talent (comme, par exemple, Willy de Spens) le révulsa.

  Si ce refus du conformisme entrava sa carrière, son œuvre, en particulier son journal littéraire, en bénéficia avec un éclat dont on ne cessa d'éprouver l'intensité. C'est si rare, l'allégresse d'un bretteur qui combat pour restaurer l'honneur d'une profession prudente parfois jusqu'à la lâcheté !

  Jacques d'Arribehaude, en s'exposant aux représailles des puissances régnantes, crible de traits féroces, d'une précision redoutable, la médiocrité et la bassesse de quelques importants du microcosme télévisé.
  Avec cet écrivain spontané pour qui la polémique est l'hygiène même des lettres. Léautaud n'est pas mort sans postérité.

                                                                                                                                           Pol VANDROMME


 

 

                                                                                                    ***

 

      De Meudon à Cochon-sur-Marne

 Le voyage continue, Dieu merci. Après Une saison à Cadix (Editions Pierre Chalmin/Arléa) et L'Encre du salut (Editions Pierre Chalmin/ L'Age d'Homme), la troisième station du basque bourlingueur, une Complainte mandingue qui couvre d'une voix singulière les années 1960-1962. Complainte ? Oui, élégiaque, parfois, mais sans aucun pathos, et bourrée de swing. Les céliniens connaissent, du même auteur, Le Cinéma de Céline (1). Ils découvriront ici, outre la relation des visites à Meudon ou à Arletty, comment l'esprit du cuirassier continue d'animer un homme définitivement allergique à l'air pollué du temps. (En contrepoint, lire le récit de la brève rencontre avec l'Agité du bocal.)

 Education sentimentale d'un adolescent éternel. Carte du Tendre aussi alambiquée et broussailleuse que l'Afrique vécue, la Complainte mandingue chante les ratages d'un anti-héros velléitaire, d'un énergique lymphatique oscillant entre la profession et la vocation - dirait Baudelaire. Tour à tour Pierrot lunaire, auguste ou clown blanc, Jacques d'Arribehaude explose - d'orgasmes en saintes colères, comme dans ce morceau de bravoure, parmi au moins huit autres de la même poudre :
 " La religion du prêt-à-penser dans la platitude des quotidiens, hebdos et éditoriaux interchangeables, toute la machine à décerveler qui, sous couleur de répandre l'égalité ( " la même chose pour tout le monde "), étouffe la liberté par la multiplication de besoins inutiles, crétinise la terre entière, et condamne tranquillement la planète à l'hébétude de la plus morne soumission aux dieux du jour : pognon, cul et vulgarité. Vaste entreprise de totalitarisme sournois riche de la plus formidable armée de cuistres, larbins et collabos, et qui devient sans qu'on y prenne garde un quatrième Reich en train de gagner la planète entière. "

  Fragile, tendre, animé par une douce piété filiale et un amour pudique de la France, le Quichotte à Cotonou joue la montre, rêve - rarement - que l'arbitre siffle la fin du match. En attendant, il lit Saint-Simon et Proust, puis leur consacre des pages magnifiques, l'air de rien. Ce dandy stendhalien chasse le bonheur évidemment en solitaire, loin des safaris collectifs où les accidents cynégétiques provoquent des hécatombes (sans doute la Ruse de la Raison). Le bonheur n'est pas une idée neuve à Bambola-Fort-Gono... D'ailleurs, ce n'est même pas une idée, alors. Heureusement, le braconnier maladroit vise à côté, manque la cible. Il ne lui reste plus qu'à écrire juste, ce dont il s'acquitte depuis toujours.

  D'Arribehaude éclate d'un rire intolérable aux bigots de toutes factions, rossignol moqueur des carnages et de soi-même. Autant dire que les gens sérieux, pions, dames d'œuvre, saintes-Nitouche-toujours-vierges ne pigeront que pouic à l'insolente liberté de cet aristocrate démystificateur. A l'irrégulier qui dit merde aux troupeaux ! Verbaliser le Verbe, c'est toute l'affaire, toujours. Infraction ? Sanction... Censure... Silence. Ça tombe bien, les Basques naissent contrebandiers. Jacques d'Arribehaude trafique de la littérature pendant que les truqueurs la trafiquent. Les douaniers auront beau déployer leur zèle d'oiseaux de mauvaise augure, ils ne les auront pas vivants, ni lui, ni elle. On continuera longtemps à se passer les volumes du Journal - au besoin, en samizdat.

                                                                                                                                                       Rémi SOULIÉ
(1) Le Cinéma de Céline, Le Lérot rêveur, n° 45, septembre 1987.

  (Bulletin célinien n° 199, juin 1999).

 

                             UNE TELLE LIBERTE

    C'est à Pierre-Vincent Guitard que l'on doit l'édition du Journal de Jacques d'Arribehaude des années 1981-1986. Sur son site internet " Exigence littéraire ", il a beaucoup œuvré pour faire connaître l'auteur de Adieu Néri.  Voici son témoignage.

  Une rencontre hautement improbable, la littérature a parfois cette vertu de faire se rencontrer des hommes et de femmes qui sans elle ne se seraient jamais rencontrés. Tout aurait pu nous séparer mais Jacques d'Arribehaude était un homme qui en dépit de ses prises de position provocatrices avait l'esprit ouvert. Lui que l'on a parfois qualifié d'anarchiste de droite et moi qui penchait plutôt de l'autre côté, lui qui avait près d'un quart de siècle de plus que moi et qui aurait pu être mon père comment s'est-il fait que nous ayions trouvé un terrain commun ?

   Il avait certes besoin de trouver un public et de sortir de l'ostracisme où ses provocations l'avaient cantonné, ses romans n'avaient eu qu'un succès qui n'était pas à la hauteur de ses espoirs et l'éditeur de son journal ne se donnait peut-être pas les moyens de lui attirer un lectorat, mais plus que tout il avait besoin de dire aux générations plus jeunes ce qui restait pour lui un formidable désastre, le profond bouleversement qui avait entraîné la France dans ce qu'il considérait comme une régression et pire que tout une formidable incompréhension, un profond malentendu que La loi des vainqueurs - titre d'un roman de Willy de Spens qu'il appréciait - nous avait imposé.

  C'est sans aucun doute là-dessus que nous nous sommes rencontrés par l'intermédiaire de l'œuvre de Céline et du célinien Marc Laudelout qui lui suggéra de m'envoyer son Journal des années cinquante : Cher Picaro. Ce fut un choc, il y avait dans ce journal une telle liberté - autant d'agir que de dire – que j'ai bien failli crier mon dégoût pour ce qui me paraissait profondément amoral. Il aura fallu le style de Jacques d'Arribehaude pour m'entraîner loin de mes petites certitudes et écrire une note de lecture qui fut le point de départ de notre rencontre.

 Par la suite il m'a fait découvrir les écrivains que j'avais mis de côté, qui appartenaient à une littérature que j'avais appris à mépriser parce qu'elle était celle de mes parents, parce qu'elle n'avait pas pris le virage du nouveau roman et répondu aux injonctions de Barthes et de Sollers, parce qu'elle avait tenté de dire ce qui ne devait pas être dit, ce qui allait contre le mythe d'une avant-garde littéraire, comme il y avait eu une avant-garde communiste poche de la Résistance dans une France collaboratrice.

  Bien sûr il y avait l'homme, son beau regard bleu, sa voix douce et charmeuse tout à l'opposé de ses colères d'écrivain, un homme plein de gaieté enfantine, un enfant gâté qui savait capter l'attention et en même temps un homme parfaitement lucide et qui avait appris à juger ses contemporains sans se soucier des étiquettes. Je l’ai entendu notamment rendre hommage à Edgard Morin qui n’avait pas eu à son égard la courte vue de beaucoup d’autres, il savait également rendre justice à François Mitterrand de son sens politique. L’un comme l’autre avaient apprécié son écriture, l’un comme l’autre ne jugeaient pas le passé à l’aune du présent.

  Comme Céline dont il aura recueilli la dernière entrevue, Jacques d'Arribehaude gardait le souvenir d’une féerie disparue mais à la différence de l’auteur de Mort à Crédit il était resté fidèle à la gaieté de ce monde d’enfance.

  Avec Internet j’ai tenté de lui permettre d'entrer en contact avec des lecteurs qui ne seraient jamais venus à lui par le truchement des libraires, mais cela reste tellement modeste que c'en est souvent désespérant. Lui n'avait aucun doute sur la postérité qui serait donnée à son œuvre, il savait bien que ce serait pour plus tard, bien plus tard. Il reste un travail considérable à faire pour donner à cet écrivain la place qu'il mérite et qu'il n'aura pas eu de son vivant.

                                                                                                                                                Pierre-Vincent GUITARD

  Sur le site de P.-V. Guitard (http://www.e-litterature.net), on trouvera un entretien inédit avec Jacques d'Arribehaude datant de 2007 et une demi-douzaine de comptes-rendus de ses livres.





 

                                                                                                      ***

 

 

      Jacques d'Arribehaude, ce cher Picaro !

 Voilà quatre ou cinq ans, l'ami d'Arribehaude eut la frénétique envie d'aller habiter Nice rue de la Buffa. Séjour idyllique, rêvé, à en oublier les pollutions atmosphériques et intellectuelles de notre infortuné Paris.
  Ces derniers mois, selon son habitude, il dégonflait l'idylle, commençait à trouver Nice abominable et formait le projet de transporter ses cadre de vie, précieuses cargaisons et bibliothèques de lecteur éclairé en des endroits meilleurs. Probablement dans son pays basque natal. Non plus Sort-en-Chalosse, près Dax (on ne l'y prendrait plus !) Non plus Bayonne, où il avait restauré une folie, " Musette ", chemin de Jupiter, pour la quitter peu après. Pourquoi pas Biarritz, la plage de ses vingt ans ? Son cœur d'octogénaire ne manquerait pas d'y refleurir...

 Pourtant, au milieu de nos fantasmes, une autre émigration nous attend tous, mon pauvre Jacques, et te voici maintenant en la terre - basque, oh certes - d'Hasparren. Tu y reposes auprès du père et de la mère que tu pensais avoir si souvent déçus, qu'à distance tu n'avais cessé de vénérer.
  Le combat est fini, cher " Picaro ", mais quel combat fut le tien, qui jamais ne t'arracha une plainte !

         Le dilettante

 Jacques d'Arribehaude était, dans les années 60, un ami des Sénart. Je le rencontrai grâce à eux : trentenaire sympathique, au front déjà dégarni, au sourire affable et craintif. A la terrasse des Deux-Magots il se cassait la tête des journées entières sur le Financial Times avec le ferme espoir de gagner sa vie sans travailler.
  Il était né à l'un de ces mauvais moments de l'histoire qui ne peuvent proposer, comme un titre d'Arthur Koestler (auteur capital d'alors) que des Croisades sans Croix. A moins que par nature d'insoumis, comme ses compatriotes contrebandiers, plus encore à cause d'un bon sens invétéré, d'un jugement très sûr (donc pessimiste) il eût organisé sa vie - et préfiguré son destin - selon la formule magistrale d'Unamuno (un de ses maîtres à penser, avec Pio Bajora) : " La véritable foi, c'est de savoir se résigner au songe ".

        Une génération perdue

  Le songe commence par l'épopée de la France libre, à l'âge du bac. On retrouvera toutes les aspirations de la jeunesse en cette période atroce, ses fêtes et ses fracas devant l'absurdité du monde dans ses premiers romans : La Grande vadrouille et Semelles de vent, envers qui on se montra distrait ; plus tard dans Adieu Néri, très belle pavane pour un ami défunt.
 Néri Mazzotti ? Une victime, lui aussi, de cette après-guerre qui, déjà, ne disait rien de bon. Un autre sceptique devant les tenants du Bien universel. Et pour l'heure, un compagnon de séjour aux Diablerets où, entre enfants de la victoire, il fallait bien soigner des poumons momentanément mités. Allaient suivre pour Jacques quelques années de bohème au Portugal. Là, on pouvait au moins jouer les dandys sans peur du lendemain, il était possible de se frotter à de jeunes lords échappés de leur île brumeuse, à des beautés incomparables, envisager de faire sa vie - ou des vies successives - avec des jeunes filles nordiques pleines de feu et d'imprévu.
 Qu'importe si, malgré achat et revente de diverses masures, sur les rivages lusitaniens, malgré les jobs les plus divers, ensuite, dans une Indochine aussi empiastrée qu'ensanglantée, la fortune ait paru sans cesse remise au lendemain ? L'essentiel n'était-il pas d'avoir, avec un goût stendhalien de l'intrigue et de l'instant, une vie sentimentale animée ? La sienne le fut - ah ! fichtre oui ! - elle fut même trépidante, souvent désopilante, car jamais l'outsider ne se crut autorisé à battre sa coulpe sur la poitrine du voisin. Pas d'autre morale (et moins encore d'idéologie !) dans ce qui sera un jour Cher Picaro, journal des années cinquante.

      Le Blanc au ventre noir

  De 1960 à 62, Jacques d'Arribehaude séjourne en Afrique. Il y est envoyé pour une mission hautement civilisatrice - lui, dira : " burlesque " - d' " observateur rural " au Malaloudougou, province malienne. On peut retrouver aujourd'hui ses indignations d'alors devant les cuistreries d'importation, les mesquineries de nos petits blancs, les mascarades administratives, mais aussi ses chants d'amour devant de petites déités noires, sa complicité avec l'innocence sans illusion du monde noir dans Complainte mandingue, lumineux journal de ces deux années au cœur des ténèbres.
  Rattraper le train perdu des diplômes ? Envisager une carrière d'ethnologue salarié, sous le regard complice et amusé de Michel Leiris ? La question se posa pendant quelques mois.

      L'esprit du placard

  C'eût été mal connaître celui qui " réactionnaire, donc résistant " toujours, ne se ferait jamais aux diarrhées verbales ni aux jargons structuralistes de ces années glorieuses. Le moment venu, autant considérer sa carrière comme le meilleur moyen de se tirer. Sacré Jacques-le-fataliste, toujours habile à climatiser le cauchemar, heureux à partir des années 80 de se faire mettre en un placard doré, quai du président John-Fitzgerald-Kennedy : ce fameux placard qui lui aura permis de vivre sans faire une rame et d'observer avec une franche hilarité le manège des satrapes, des courtisans, des pitres décorés, d'ex-potentats aux oubliettes, des nouveaux lidiadors.
  Chronique journalière récemment parue, S'en fout la vie narre ce carnaval avec les philosophies convergentes du taxi-brousse et du gentilhomme qui s'en délecte. Il y aurait fort à parier que ce brûlot, aujourd'hui sous le boisseau de la pensée unique, fasse avant peu le régal de nos petits-enfants.

       Céline

  Mais il y eut Céline, aussi, dans la vie de Jacques d'Arribehaude ! Serait-ce trop dire, l'amitié de Céline ? Vers la fin de la décennie cinquante, il s'est produit entre le vieux paria revenu du Danemark et le jeune outsider d'un monde que tous deux jugeaient complètement fêlé, plusieurs rencontres empreintes d'une imprévue confiance. Le prétexte en fut un gros magnétoscope et de vagues espoirs de caméra. Tout cela a été raconté en 1987 dans Le cinéma de Céline, paru au Lérot rêveur. Jean Guenot, associé (et je crois mentor) de l'aventure, en parlerait (en a parlé) à plus juste titre.
  Ce sur quoi je voudrais insister, m'en étant souvent entretenu avec Jacques, ce serait le pourquoi du premier regard, alors que Céline, mis à part le cercle ultra-restreint de ses proches, refusait tout contact et se bardait de sarcasmes ; les raisons de cet accueil quasiment affectueux.

  Solidarité, d'une génération l'autre, entre démolis de guerre absurdes ? Peut-être. Premiers propos d'exclus, même si venus de camps naguère opposés ? Peut-être aussi. Mais plus encore, je crois, un sentiment d'appartenance aux mêmes vertus anciennes de loyauté et de courage : vertus en voie de disparition dans un monde voué au machinisme et à l'avidité. Originaires l'un - l'ancien, l'archaïque -, et l'autre - le brocard de l'année - de ces mêmes couches populaires dédiées à l'honnête labeur au point d'y renouer - respect et savoir-vivre - avec une sorte de chevalerie.

 Le vieil homme brisé fut-il indulgent pour le garçon de l'âge de Bardamu qui, à son tour, allait rouler sa bosse (et probablement pas carrosse) aux Afriques ? Touchant comme à plusieurs reprises, avant départs, Céline lui recommande de bien prendre ses anti-paludéens. Céline soucieux pour lui, médecin toujours. Céline consciencieux. Céline affectueux. Beaucoup seront surpris. D'autres pas.

     Un miraculé

  C'est que les micro-organismes des pays chauds, avec ou sans prophylaxie bien prise, devaient se révéler meurtriers. Je ne trahis nul secret car d'Arribehaude ne nous laisse rien ignorer dans ses journaliers de ses maladies, épuisements d'alors, œdèmes, dont je vis à plusieurs reprises les ravages et qui, un jour, allaient le mettre à quia. Conséquence d'un foie détruit : en 1986, la mort était proche. Et c'est alors que le miracle eut lieu.
  Jacques fut des rares patients à bénéficier d'une double transplantation hépatique et rénale. Il supporta le choc avec une détermination exemplaire et, quinze ans plus tard, il était probablement le plus ancien greffé de France.

  Quinze ans au cours desquels nous pûmes nous téléphoner ou nous écrire, parlant de toutes choses, sans que jamais je ne l'aie entendu proférer une plainte. Salut, gentilhomme ! Quinze ans au cours desquels il eut l'énergie de déménager et d'emménager trois ou quatre fois. Quinze ans au cours desquels s'est écrit ou mis en forme le plus important de son travail d'écrivain : deux ou trois milliers de pages. Il était des rares humains pouvant se vanter d'avoir eu une seconde vie.

     Un Français libre

 C'est alors que, grâce au jeune Pierre Chalmain d'abord, il commença de publier ses journaux, puis, à l'enseigne de L'Age d'Homme, ceux-ci (Complainte mandingue, Le Royaume des Algarves, Une Saison à Cadix, L'Encre du Salut) se trouvèrent reclassés et réunis en ce fort volume d'Un Français Libre. On pourra prendre ainsi la mesure d'un parcours exceptionnel et d'une épopée significative, emblématique d'une génération.

  œuvre tour à tour et avec le même élan, la même aisance, palpitante, touchante, coruscante, désopilante, éblouissante de lucidité. Une œuvre servie par un style d'un naturel parfait, d'un ton équanimement juste, qui va, brassant les lectures, les grands auteurs, les désastres historiques, caressant avec le même émerveillement les petites blondes vikings et les perles noires, cherchant sans cesse le paradis perdu, ne se décourageant jamais de ne trouver que limbes. Journal d'égotisme ? Je m'en remets pour décider à plus jeune, Rémi Soulié, qui en une postface a pu écrire si finement : " Ici, pas d'amour-propre ni même d'égotisme, mais la conscience d'une singularité qui s'exprime aussi bien dans les actes manqués du misfit velléitaire. Jacques d'Arribehaude a le sens du comique et comme il a toujours dix-sept ans, il n'est presque jamais sérieux. " Cela voudrait-il dire qu'un jour il sera sauvé ?

  Son journal va nous laisser de belles soirées de lecture. Retenons pour l'heure ce qui pourrait être une morale de l'allure : " Les vrais mérites ne mènent à rien, voilà ce que nous enseigne l'expérience au mépris de la laborieuse honnêteté dont l'exemple nous est offert dès l'enfance. Et cependant cette morale que je sais dérisoire, mais qui est inséparable de l'image de mon père, je ne puis faire autrement, tout au fond, que de la respecter, et de la vivre.
  Tout au fond de moi il y a cette certitude que rien de ce que j'estime ne sera vraiment acquis sans renoncement, sans solitude, sans souffrance acceptée, sans misère. Le choix se réduit ainsi devant les seules forces que reconnaissait Balzac avec son génie simple : l'argent et la force morale.
  Choisir ? Laisser parler le destin ? Choisit-on vraiment ? En a-t-on jamais le pouvoir ? Au-delà de notre confiance, de notre volonté, et de nos actes, il nous arrive de discerner notre chemin, mais, comme toujours, les dieux décident. "
                                                                                                                                       
 Christian DEDET

                                                         
 

 

                                                                                                      ***

 

 

     Un gentilhomme égaré dans ce siècle

 Sa disparition n'a pas fait la une des journaux, et pour cause. Jacques d'Arribehaude n'écrivait pas pour le grand public. Il allait à rebrousse-poil des idées communes et flatter le chaland, humer l'ait du temps avant de prendre la plume, eût été contraire à son éthique.
  Il avait un petit cercle d'admirateurs, mais fidèles, à toute épreuve. " Notoirement méconnu ", comme Alexandre Vialatte en son temps. Ainsi en va-t-il de ceux qui portent sur le monde un regard lucide.
  Ses journaux intimes en témoignent. Ils fourmillent de portraits, de réflexions qui se sont avérées au fil des ans. Exemplaire, à cet égard, le tableau du " mundillo " médiatique dans lequel il a été immergé.
  Réaliste, sans complaisance. Cruel, parfois, et toujours brillant. Dépourvu d'amertume - car ce pessimiste joyeux ne nourrissait guère d'illusions sur ses semblables.
  Lucidité ne signifie nullement, dans son cas, sécheresse de cœur. Il suffit d'ouvrir Adieu Néri pour en être convaincu. Simplement, plus encore que des femmes dont il fut un grand admirateur, Jacques d'Arribehaude était épris de liberté, en tous domaines. Cet aristocrate de cœur et d'esprit n'était inféodé à rien ni à personne. C'est avec son style, ce qui faisait sa qualité.
  Je voudrais enfin saluer en ce bretteur égaré dans notre siècle l'élégance, l'attention et l'affabilité qu'il réservait à ses amis. Il fut un homme aimable, dans le sens du XVIIe siècle. L'honnête homme selon Gracian. Ceux qui l'ont connu ne me démentiront pas.
                                                                                                                                         Jacques ABOUCAYA

 

 

                                                                                                                              ***

 

 

              Adieu, cher Jacques

 On m'a appris hier la disparition de mon ami Jacques d'Arribehaude, vendredi dernier le 27 mars, je ne sais pas encore de quoi précisément. Cette nouvelle m'a peiné, sans vraiment me surprendre. Je le savais affaibli, et il n'était pas tout jeune.
  J'avais fait sa connaissance vers la fin de 2004. Des articles favorables m'avaient incité à me lancer dans la lecture d'un de ses principaux livres, Un Français libre, le recueil de ses journaux des années 60. Je lui avais écrit en apprenant que nous étions tous deux nés un 6 juin, mais lui bien avant moi, en 1925. Il aurait eu 84 ans en juin prochain.

  A l'époque, d'Arribe venait de quitter Paris pour s'installer à Nice, il râlait dans ses mails contre l'ébéniste qui ne construisait pas assez rapidement sa nouvelle bibliothèque. Dans la foulée, j'ai lu son autre grand livre, Cher Picaro, recueil de ses journaux des années 50, et en mai 2005 j'ai publié sur le net une sélection des entretiens que j'avais eus avec lui par courrier.

  Nous sommes restés amis, nous nous contactions de temps en temps, il téléphonait volontiers. J'ai composé un grand index de ses deux recueils de journaux, qui l'a enchanté. Du coup, l'an dernier, il m'a demandé de faire l'index de son dernier livre, S'en fout la vie, ses mémoires des années 80, imprimé par The Book Edition.
  Je ne l'ai rencontré en personne qu'une fois, au printemps dernier, vers Pâques. Rentrant de Santander, je me suis arrêté me reposer une heure en sa compagnie chez son amie Margot qui l'hébergeait alors quelques jours, dans son pays basque natal, sur les hauteurs de Guéthary.

  Son dernier coup de fil date je crois de fin janvier, il m'avait appelé à la bibliothèque pour me présenter gentiment ses vœux et discuter un moment. Je comptais lui récrire, dernièrement, et puis voilà.
  C'était un gentilhomme, peu diplômé mais très cultivé, de bon goût, subtil mais simple. Il m'a beaucoup apporté, il me manquera.
                                                                                                                              
                                                                                                                                             Philippe BILLÉ
 
    
Autour du blog " Le Nouvel Obscurantiste " (journaldoc.canalblog.com). On y trouve d'intéressants entretiens avec Jacques d'Arribehaude.

 

 

 

                                                                                                                              ***

 

 

   Jacques d'Arribehaude a toujours été un irrégulier. Il n'avait pas 18 ans quand il rejoignit les Forces françaises libres. Son gaullisme se garde de tourner à cette dévotion qui l'aurait rendu rentable : l'abandon des harkis l'indigna et l'esprit de vindicte des professionnels de l'épuration politicienne envers des écrivains de talent (comme, par exemple, Willy de Spens) le révulsa.

  Si ce refus du conformisme entrava sa carrière, son œuvre, en particulier son journal littéraire, en bénéficia avec un éclat dont on ne cessa d'éprouver l'intensité. C'est si rare, l'allégresse d'un bretteur qui combat pour restaurer l'honneur d'une profession prudente parfois jusqu'à la lâcheté !

  Jacques d'Arribehaude, en s'exposant aux représailles des puissances régnantes, crible de traits féroces, d'une précision redoutable, la médiocrité et la bassesse de quelques importants du microcosme télévisé.
  Avec cet écrivain spontané pour qui la polémique est l'hygiène même des lettres. Léautaud n'est pas mort sans postérité.

                                                                                                                                           Pol VANDROMME


 

 

                                                                                                    ***

 

      De Meudon à Cochon-sur-Marne

 Le voyage continue, Dieu merci. Après Une saison à Cadix (Editions Pierre Chalmin/Arléa) et L'Encre du salut (Editions Pierre Chalmin/ L'Age d'Homme), la troisième station du basque bourlingueur, une Complainte mandingue qui couvre d'une voix singulière les années 1960-1962. Complainte ? Oui, élégiaque, parfois, mais sans aucun pathos, et bourrée de swing. Les céliniens connaissent, du même auteur, Le Cinéma de Céline (1). Ils découvriront ici, outre la relation des visites à Meudon ou à Arletty, comment l'esprit du cuirassier continue d'animer un homme définitivement allergique à l'air pollué du temps. (En contrepoint, lire le récit de la brève rencontre avec l'Agité du bocal.)

 Education sentimentale d'un adolescent éternel. Carte du Tendre aussi alambiquée et broussailleuse que l'Afrique vécue, la Complainte mandingue chante les ratages d'un anti-héros velléitaire, d'un énergique lymphatique oscillant entre la profession et la vocation - dirait Baudelaire. Tour à tour Pierrot lunaire, auguste ou clown blanc, Jacques d'Arribehaude explose - d'orgasmes en saintes colères, comme dans ce morceau de bravoure, parmi au moins huit autres de la même poudre :
 " La religion du prêt-à-penser dans la platitude des quotidiens, hebdos et éditoriaux interchangeables, toute la machine à décerveler qui, sous couleur de répandre l'égalité ( " la même chose pour tout le monde "), étouffe la liberté par la multiplication de besoins inutiles, crétinise la terre entière, et condamne tranquillement la planète à l'hébétude de la plus morne soumission aux dieux du jour : pognon, cul et vulgarité. Vaste entreprise de totalitarisme sournois riche de la plus formidable armée de cuistres, larbins et collabos, et qui devient sans qu'on y prenne garde un quatrième Reich en train de gagner la planète entière. "

  Fragile, tendre, animé par une douce piété filiale et un amour pudique de la France, le Quichotte à Cotonou joue la montre, rêve - rarement - que l'arbitre siffle la fin du match. En attendant, il lit Saint-Simon et Proust, puis leur consacre des pages magnifiques, l'air de rien. Ce dandy stendhalien chasse le bonheur évidemment en solitaire, loin des safaris collectifs où les accidents cynégétiques provoquent des hécatombes (sans doute la Ruse de la Raison). Le bonheur n'est pas une idée neuve à Bambola-Fort-Gono... D'ailleurs, ce n'est même pas une idée, alors. Heureusement, le braconnier maladroit vise à côté, manque la cible. Il ne lui reste plus qu'à écrire juste, ce dont il s'acquitte depuis toujours.

  D'Arribehaude éclate d'un rire intolérable aux bigots de toutes factions, rossignol moqueur des carnages et de soi-même. Autant dire que les gens sérieux, pions, dames d'œuvre, saintes-Nitouche-toujours-vierges ne pigeront que pouic à l'insolente liberté de cet aristocrate démystificateur. A l'irrégulier qui dit merde aux troupeaux ! Verbaliser le Verbe, c'est toute l'affaire, toujours. Infraction ? Sanction... Censure... Silence. Ça tombe bien, les Basques naissent contrebandiers. Jacques d'Arribehaude trafique de la littérature pendant que les truqueurs la trafiquent. Les douaniers auront beau déployer leur zèle d'oiseaux de mauvaise augure, ils ne les auront pas vivants, ni lui, ni elle. On continuera longtemps à se passer les volumes du Journal - au besoin, en samizdat.

                                                                                                                                                       Rémi SOULIÉ
(1) Le Cinéma de Céline, Le Lérot rêveur, n° 45, septembre 1987.

  (Bulletin célinien n° 199, juin 1999).

 

                             UNE TELLE LIBERTE

    C'est à Pierre-Vincent Guitard que l'on doit l'édition du Journal de Jacques d'Arribehaude des années 1981-1986. Sur son site internet " Exigence littéraire ", il a beaucoup œuvré pour faire connaître l'auteur de Adieu Néri.  Voici son témoignage.

  Une rencontre hautement improbable, la littérature a parfois cette vertu de faire se rencontrer des hommes et de femmes qui sans elle ne se seraient jamais rencontrés. Tout aurait pu nous séparer mais Jacques d'Arribehaude était un homme qui en dépit de ses prises de position provocatrices avait l'esprit ouvert. Lui que l'on a parfois qualifié d'anarchiste de droite et moi qui penchait plutôt de l'autre côté, lui qui avait près d'un quart de siècle de plus que moi et qui aurait pu être mon père comment s'est-il fait que nous ayions trouvé un terrain commun ?

   Il avait certes besoin de trouver un public et de sortir de l'ostracisme où ses provocations l'avaient cantonné, ses romans n'avaient eu qu'un succès qui n'était pas à la hauteur de ses espoirs et l'éditeur de son journal ne se donnait peut-être pas les moyens de lui attirer un lectorat, mais plus que tout il avait besoin de dire aux générations plus jeunes ce qui restait pour lui un formidable désastre, le profond bouleversement qui avait entraîné la France dans ce qu'il considérait comme une régression et pire que tout une formidable incompréhension, un profond malentendu que La loi des vainqueurs - titre d'un roman de Willy de Spens qu'il appréciait - nous avait imposé.

  C'est sans aucun doute là-dessus que nous nous sommes rencontrés par l'intermédiaire de l'œuvre de Céline et du célinien Marc Laudelout qui lui suggéra de m'envoyer son Journal des années cinquante : Cher Picaro. Ce fut un choc, il y avait dans ce journal une telle liberté - autant d'agir que de dire – que j'ai bien failli crier mon dégoût pour ce qui me paraissait profondément amoral. Il aura fallu le style de Jacques d'Arribehaude pour m'entraîner loin de mes petites certitudes et écrire une note de lecture qui fut le point de départ de notre rencontre.

 Par la suite il m'a fait découvrir les écrivains que j'avais mis de côté, qui appartenaient à une littérature que j'avais appris à mépriser parce qu'elle était celle de mes parents, parce qu'elle n'avait pas pris le virage du nouveau roman et répondu aux injonctions de Barthes et de Sollers, parce qu'elle avait tenté de dire ce qui ne devait pas être dit, ce qui allait contre le mythe d'une avant-garde littéraire, comme il y avait eu une avant-garde communiste poche de la Résistance dans une France collaboratrice.

  Bien sûr il y avait l'homme, son beau regard bleu, sa voix douce et charmeuse tout à l'opposé de ses colères d'écrivain, un homme plein de gaieté enfantine, un enfant gâté qui savait capter l'attention et en même temps un homme parfaitement lucide et qui avait appris à juger ses contemporains sans se soucier des étiquettes. Je l’ai entendu notamment rendre hommage à Edgard Morin qui n’avait pas eu à son égard la courte vue de beaucoup d’autres, il savait également rendre justice à François Mitterrand de son sens politique. L’un comme l’autre avaient apprécié son écriture, l’un comme l’autre ne jugeaient pas le passé à l’aune du présent.

  Comme Céline dont il aura recueilli la dernière entrevue, Jacques d'Arribehaude gardait le souvenir d’une féerie disparue mais à la différence de l’auteur de Mort à Crédit il était resté fidèle à la gaieté de ce monde d’enfance.

  Avec Internet j’ai tenté de lui permettre d'entrer en contact avec des lecteurs qui ne seraient jamais venus à lui par le truchement des libraires, mais cela reste tellement modeste que c'en est souvent désespérant. Lui n'avait aucun doute sur la postérité qui serait donnée à son œuvre, il savait bien que ce serait pour plus tard, bien plus tard. Il reste un travail considérable à faire pour donner à cet écrivain la place qu'il mérite et qu'il n'aura pas eu de son vivant.

                                                                                                                                                Pierre-Vincent GUITARD

  Sur le site de P.-V. Guitard (http://www.e-litterature.net), on trouvera un entretien inédit avec Jacques d'Arribehaude datant de 2007 et une demi-douzaine de comptes-rendus de ses livres.





 

                                                                                                      ***

 

 

      Jacques d'Arribehaude, ce cher Picaro !

 Voilà quatre ou cinq ans, l'ami d'Arribehaude eut la frénétique envie d'aller habiter Nice rue de la Buffa. Séjour idyllique, rêvé, à en oublier les pollutions atmosphériques et intellectuelles de notre infortuné Paris.
  Ces derniers mois, selon son habitude, il dégonflait l'idylle, commençait à trouver Nice abominable et formait le projet de transporter ses cadre de vie, précieuses cargaisons et bibliothèques de lecteur éclairé en des endroits meilleurs. Probablement dans son pays basque natal. Non plus Sort-en-Chalosse, près Dax (on ne l'y prendrait plus !) Non plus Bayonne, où il avait restauré une folie, " Musette ", chemin de Jupiter, pour la quitter peu après. Pourquoi pas Biarritz, la plage de ses vingt ans ? Son cœur d'octogénaire ne manquerait pas d'y refleurir...

 Pourtant, au milieu de nos fantasmes, une autre émigration nous attend tous, mon pauvre Jacques, et te voici maintenant en la terre - basque, oh certes - d'Hasparren. Tu y reposes auprès du père et de la mère que tu pensais avoir si souvent déçus, qu'à distance tu n'avais cessé de vénérer.
  Le combat est fini, cher " Picaro ", mais quel combat fut le tien, qui jamais ne t'arracha une plainte !

         Le dilettante

 Jacques d'Arribehaude était, dans les années 60, un ami des Sénart. Je le rencontrai grâce à eux : trentenaire sympathique, au front déjà dégarni, au sourire affable et craintif. A la terrasse des Deux-Magots il se cassait la tête des journées entières sur le Financial Times avec le ferme espoir de gagner sa vie sans travailler.
  Il était né à l'un de ces mauvais moments de l'histoire qui ne peuvent proposer, comme un titre d'Arthur Koestler (auteur capital d'alors) que des Croisades sans Croix. A moins que par nature d'insoumis, comme ses compatriotes contrebandiers, plus encore à cause d'un bon sens invétéré, d'un jugement très sûr (donc pessimiste) il eût organisé sa vie - et préfiguré son destin - selon la formule magistrale d'Unamuno (un de ses maîtres à penser, avec Pio Bajora) : " La véritable foi, c'est de savoir se résigner au songe ".

        Une génération perdue

  Le songe commence par l'épopée de la France libre, à l'âge du bac. On retrouvera toutes les aspirations de la jeunesse en cette période atroce, ses fêtes et ses fracas devant l'absurdité du monde dans ses premiers romans : La Grande vadrouille et Semelles de vent, envers qui on se montra distrait ; plus tard dans Adieu Néri, très belle pavane pour un ami défunt.
 Néri Mazzotti ? Une victime, lui aussi, de cette après-guerre qui, déjà, ne disait rien de bon. Un autre sceptique devant les tenants du Bien universel. Et pour l'heure, un compagnon de séjour aux Diablerets où, entre enfants de la victoire, il fallait bien soigner des poumons momentanément mités. Allaient suivre pour Jacques quelques années de bohème au Portugal. Là, on pouvait au moins jouer les dandys sans peur du lendemain, il était possible de se frotter à de jeunes lords échappés de leur île brumeuse, à des beautés incomparables, envisager de faire sa vie - ou des vies successives - avec des jeunes filles nordiques pleines de feu et d'imprévu.
 Qu'importe si, malgré achat et revente de diverses masures, sur les rivages lusitaniens, malgré les jobs les plus divers, ensuite, dans une Indochine aussi empiastrée qu'ensanglantée, la fortune ait paru sans cesse remise au lendemain ? L'essentiel n'était-il pas d'avoir, avec un goût stendhalien de l'intrigue et de l'instant, une vie sentimentale animée ? La sienne le fut - ah ! fichtre oui ! - elle fut même trépidante, souvent désopilante, car jamais l'outsider ne se crut autorisé à battre sa coulpe sur la poitrine du voisin. Pas d'autre morale (et moins encore d'idéologie !) dans ce qui sera un jour Cher Picaro, journal des années cinquante.

      Le Blanc au ventre noir

  De 1960 à 62, Jacques d'Arribehaude séjourne en Afrique. Il y est envoyé pour une mission hautement civilisatrice - lui, dira : " burlesque " - d' " observateur rural " au Malaloudougou, province malienne. On peut retrouver aujourd'hui ses indignations d'alors devant les cuistreries d'importation, les mesquineries de nos petits blancs, les mascarades administratives, mais aussi ses chants d'amour devant de petites déités noires, sa complicité avec l'innocence sans illusion du monde noir dans Complainte mandingue, lumineux journal de ces deux années au cœur des ténèbres.
  Rattraper le train perdu des diplômes ? Envisager une carrière d'ethnologue salarié, sous le regard complice et amusé de Michel Leiris ? La question se posa pendant quelques mois.

      L'esprit du placard

  C'eût été mal connaître celui qui " réactionnaire, donc résistant " toujours, ne se ferait jamais aux diarrhées verbales ni aux jargons structuralistes de ces années glorieuses. Le moment venu, autant considérer sa carrière comme le meilleur moyen de se tirer. Sacré Jacques-le-fataliste, toujours habile à climatiser le cauchemar, heureux à partir des années 80 de se faire mettre en un placard doré, quai du président John-Fitzgerald-Kennedy : ce fameux placard qui lui aura permis de vivre sans faire une rame et d'observer avec une franche hilarité le manège des satrapes, des courtisans, des pitres décorés, d'ex-potentats aux oubliettes, des nouveaux lidiadors.
  Chronique journalière récemment parue, S'en fout la vie narre ce carnaval avec les philosophies convergentes du taxi-brousse et du gentilhomme qui s'en délecte. Il y aurait fort à parier que ce brûlot, aujourd'hui sous le boisseau de la pensée unique, fasse avant peu le régal de nos petits-enfants.

       Céline

  Mais il y eut Céline, aussi, dans la vie de Jacques d'Arribehaude ! Serait-ce trop dire, l'amitié de Céline ? Vers la fin de la décennie cinquante, il s'est produit entre le vieux paria revenu du Danemark et le jeune outsider d'un monde que tous deux jugeaient complètement fêlé, plusieurs rencontres empreintes d'une imprévue confiance. Le prétexte en fut un gros magnétoscope et de vagues espoirs de caméra. Tout cela a été raconté en 1987 dans Le cinéma de Céline, paru au Lérot rêveur. Jean Guenot, associé (et je crois mentor) de l'aventure, en parlerait (en a parlé) à plus juste titre.
  Ce sur quoi je voudrais insister, m'en étant souvent entretenu avec Jacques, ce serait le pourquoi du premier regard, alors que Céline, mis à part le cercle ultra-restreint de ses proches, refusait tout contact et se bardait de sarcasmes ; les raisons de cet accueil quasiment affectueux.

  Solidarité, d'une génération l'autre, entre démolis de guerre absurdes ? Peut-être. Premiers propos d'exclus, même si venus de camps naguère opposés ? Peut-être aussi. Mais plus encore, je crois, un sentiment d'appartenance aux mêmes vertus anciennes de loyauté et de courage : vertus en voie de disparition dans un monde voué au machinisme et à l'avidité. Originaires l'un - l'ancien, l'archaïque -, et l'autre - le brocard de l'année - de ces mêmes couches populaires dédiées à l'honnête labeur au point d'y renouer - respect et savoir-vivre - avec une sorte de chevalerie.

 Le vieil homme brisé fut-il indulgent pour le garçon de l'âge de Bardamu qui, à son tour, allait rouler sa bosse (et probablement pas carrosse) aux Afriques ? Touchant comme à plusieurs reprises, avant départs, Céline lui recommande de bien prendre ses anti-paludéens. Céline soucieux pour lui, médecin toujours. Céline consciencieux. Céline affectueux. Beaucoup seront surpris. D'autres pas.

     Un miraculé

  C'est que les micro-organismes des pays chauds, avec ou sans prophylaxie bien prise, devaient se révéler meurtriers. Je ne trahis nul secret car d'Arribehaude ne nous laisse rien ignorer dans ses journaliers de ses maladies, épuisements d'alors, œdèmes, dont je vis à plusieurs reprises les ravages et qui, un jour, allaient le mettre à quia. Conséquence d'un foie détruit : en 1986, la mort était proche. Et c'est alors que le miracle eut lieu.
  Jacques fut des rares patients à bénéficier d'une double transplantation hépatique et rénale. Il supporta le choc avec une détermination exemplaire et, quinze ans plus tard, il était probablement le plus ancien greffé de France.

  Quinze ans au cours desquels nous pûmes nous téléphoner ou nous écrire, parlant de toutes choses, sans que jamais je ne l'aie entendu proférer une plainte. Salut, gentilhomme ! Quinze ans au cours desquels il eut l'énergie de déménager et d'emménager trois ou quatre fois. Quinze ans au cours desquels s'est écrit ou mis en forme le plus important de son travail d'écrivain : deux ou trois milliers de pages. Il était des rares humains pouvant se vanter d'avoir eu une seconde vie.

     Un Français libre

 C'est alors que, grâce au jeune Pierre Chalmain d'abord, il commença de publier ses journaux, puis, à l'enseigne de L'Age d'Homme, ceux-ci (Complainte mandingue, Le Royaume des Algarves, Une Saison à Cadix, L'Encre du Salut) se trouvèrent reclassés et réunis en ce fort volume d'Un Français Libre. On pourra prendre ainsi la mesure d'un parcours exceptionnel et d'une épopée significative, emblématique d'une génération.

  œuvre tour à tour et avec le même élan, la même aisance, palpitante, touchante, coruscante, désopilante, éblouissante de lucidité. Une œuvre servie par un style d'un naturel parfait, d'un ton équanimement juste, qui va, brassant les lectures, les grands auteurs, les désastres historiques, caressant avec le même émerveillement les petites blondes vikings et les perles noires, cherchant sans cesse le paradis perdu, ne se décourageant jamais de ne trouver que limbes. Journal d'égotisme ? Je m'en remets pour décider à plus jeune, Rémi Soulié, qui en une postface a pu écrire si finement : " Ici, pas d'amour-propre ni même d'égotisme, mais la conscience d'une singularité qui s'exprime aussi bien dans les actes manqués du misfit velléitaire. Jacques d'Arribehaude a le sens du comique et comme il a toujours dix-sept ans, il n'est presque jamais sérieux. " Cela voudrait-il dire qu'un jour il sera sauvé ?

  Son journal va nous laisser de belles soirées de lecture. Retenons pour l'heure ce qui pourrait être une morale de l'allure : " Les vrais mérites ne mènent à rien, voilà ce que nous enseigne l'expérience au mépris de la laborieuse honnêteté dont l'exemple nous est offert dès l'enfance. Et cependant cette morale que je sais dérisoire, mais qui est inséparable de l'image de mon père, je ne puis faire autrement, tout au fond, que de la respecter, et de la vivre.
  Tout au fond de moi il y a cette certitude que rien de ce que j'estime ne sera vraiment acquis sans renoncement, sans solitude, sans souffrance acceptée, sans misère. Le choix se réduit ainsi devant les seules forces que reconnaissait Balzac avec son génie simple : l'argent et la force morale.
  Choisir ? Laisser parler le destin ? Choisit-on vraiment ? En a-t-on jamais le pouvoir ? Au-delà de notre confiance, de notre volonté, et de nos actes, il nous arrive de discerner notre chemin, mais, comme toujours, les dieux décident. "
                                                                                                                                       
 Christian DEDET

                                                         
 

 

                                                                                                      ***

 

 

     Un gentilhomme égaré dans ce siècle

 Sa disparition n'a pas fait la une des journaux, et pour cause. Jacques d'Arribehaude n'écrivait pas pour le grand public. Il allait à rebrousse-poil des idées communes et flatter le chaland, humer l'ait du temps avant de prendre la plume, eût été contraire à son éthique.
  Il avait un petit cercle d'admirateurs, mais fidèles, à toute épreuve. " Notoirement méconnu ", comme Alexandre Vialatte en son temps. Ainsi en va-t-il de ceux qui portent sur le monde un regard lucide.
  Ses journaux intimes en témoignent. Ils fourmillent de portraits, de réflexions qui se sont avérées au fil des ans. Exemplaire, à cet égard, le tableau du " mundillo " médiatique dans lequel il a été immergé.
  Réaliste, sans complaisance. Cruel, parfois, et toujours brillant. Dépourvu d'amertume - car ce pessimiste joyeux ne nourrissait guère d'illusions sur ses semblables.
  Lucidité ne signifie nullement, dans son cas, sécheresse de cœur. Il suffit d'ouvrir Adieu Néri pour en être convaincu. Simplement, plus encore que des femmes dont il fut un grand admirateur, Jacques d'Arribehaude était épris de liberté, en tous domaines. Cet aristocrate de cœur et d'esprit n'était inféodé à rien ni à personne. C'est avec son style, ce qui faisait sa qualité.
  Je voudrais enfin saluer en ce bretteur égaré dans notre siècle l'élégance, l'attention et l'affabilité qu'il réservait à ses amis. Il fut un homme aimable, dans le sens du XVIIe siècle. L'honnête homme selon Gracian. Ceux qui l'ont connu ne me démentiront pas.
                                                                                                                                         Jacques ABOUCAYA

 

 

                                                                                                                              ***

 

 

              Adieu, cher Jacques

 On m'a appris hier la disparition de mon ami Jacques d'Arribehaude, vendredi dernier le 27 mars, je ne sais pas encore de quoi précisément. Cette nouvelle m'a peiné, sans vraiment me surprendre. Je le savais affaibli, et il n'était pas tout jeune.
  J'avais fait sa connaissance vers la fin de 2004. Des articles favorables m'avaient incité à me lancer dans la lecture d'un de ses principaux livres, Un Français libre, le recueil de ses journaux des années 60. Je lui avais écrit en apprenant que nous étions tous deux nés un 6 juin, mais lui bien avant moi, en 1925. Il aurait eu 84 ans en juin prochain.

  A l'époque, d'Arribe venait de quitter Paris pour s'installer à Nice, il râlait dans ses mails contre l'ébéniste qui ne construisait pas assez rapidement sa nouvelle bibliothèque. Dans la foulée, j'ai lu son autre grand livre, Cher Picaro, recueil de ses journaux des années 50, et en mai 2005 j'ai publié sur le net une sélection des entretiens que j'avais eus avec lui par courrier.

  Nous sommes restés amis, nous nous contactions de temps en temps, il téléphonait volontiers. J'ai composé un grand index de ses deux recueils de journaux, qui l'a enchanté. Du coup, l'an dernier, il m'a demandé de faire l'index de son dernier livre, S'en fout la vie, ses mémoires des années 80, imprimé par The Book Edition.
  Je ne l'ai rencontré en personne qu'une fois, au printemps dernier, vers Pâques. Rentrant de Santander, je me suis arrêté me reposer une heure en sa compagnie chez son amie Margot qui l'hébergeait alors quelques jours, dans son pays basque natal, sur les hauteurs de Guéthary.

  Son dernier coup de fil date je crois de fin janvier, il m'avait appelé à la bibliothèque pour me présenter gentiment ses vœux et discuter un moment. Je comptais lui récrire, dernièrement, et puis voilà.
  C'était un gentilhomme, peu diplômé mais très cultivé, de bon goût, subtil mais simple. Il m'a beaucoup apporté, il me manquera.
                                                                                                                              
                                                                                                                                             Philippe BILLÉ
 
    
Autour du blog " Le Nouvel Obscurantiste " (journaldoc.canalblog.com). On y trouve d'intéressants entretiens avec Jacques d'Arribehaude.

 

 

 

                                                                                                                              ***

 

 

   Jacques d'Arribehaude a toujours été un irrégulier. Il n'avait pas 18 ans quand il rejoignit les Forces françaises libres. Son gaullisme se garde de tourner à cette dévotion qui l'aurait rendu rentable : l'abandon des harkis l'indigna et l'esprit de vindicte des professionnels de l'épuration politicienne envers des écrivains de talent (comme, par exemple, Willy de Spens) le révulsa.

  Si ce refus du conformisme entrava sa carrière, son œuvre, en particulier son journal littéraire, en bénéficia avec un éclat dont on ne cessa d'éprouver l'intensité. C'est si rare, l'allégresse d'un bretteur qui combat pour restaurer l'honneur d'une profession prudente parfois jusqu'à la lâcheté !

  Jacques d'Arribehaude, en s'exposant aux représailles des puissances régnantes, crible de traits féroces, d'une précision redoutable, la médiocrité et la bassesse de quelques importants du microcosme télévisé.
  Avec cet écrivain spontané pour qui la polémique est l'hygiène même des lettres. Léautaud n'est pas mort sans postérité.

                                                                                                                                           Pol VANDROMME


 

 

                                                                                                    ***

 

      De Meudon à Cochon-sur-Marne

 Le voyage continue, Dieu merci. Après Une saison à Cadix (Editions Pierre Chalmin/Arléa) et L'Encre du salut (Editions Pierre Chalmin/ L'Age d'Homme), la troisième station du basque bourlingueur, une Complainte mandingue qui couvre d'une voix singulière les années 1960-1962. Complainte ? Oui, élégiaque, parfois, mais sans aucun pathos, et bourrée de swing. Les céliniens connaissent, du même auteur, Le Cinéma de Céline (1). Ils découvriront ici, outre la relation des visites à Meudon ou à Arletty, comment l'esprit du cuirassier continue d'animer un homme définitivement allergique à l'air pollué du temps. (En contrepoint, lire le récit de la brève rencontre avec l'Agité du bocal.)

 Education sentimentale d'un adolescent éternel. Carte du Tendre aussi alambiquée et broussailleuse que l'Afrique vécue, la Complainte mandingue chante les ratages d'un anti-héros velléitaire, d'un énergique lymphatique oscillant entre la profession et la vocation - dirait Baudelaire. Tour à tour Pierrot lunaire, auguste ou clown blanc, Jacques d'Arribehaude explose - d'orgasmes en saintes colères, comme dans ce morceau de bravoure, parmi au moins huit autres de la même poudre :
 " La religion du prêt-à-penser dans la platitude des quotidiens, hebdos et éditoriaux interchangeables, toute la machine à décerveler qui, sous couleur de répandre l'égalité ( " la même chose pour tout le monde "), étouffe la liberté par la multiplication de besoins inutiles, crétinise la terre entière, et condamne tranquillement la planète à l'hébétude de la plus morne soumission aux dieux du jour : pognon, cul et vulgarité. Vaste entreprise de totalitarisme sournois riche de la plus formidable armée de cuistres, larbins et collabos, et qui devient sans qu'on y prenne garde un quatrième Reich en train de gagner la planète entière. "

  Fragile, tendre, animé par une douce piété filiale et un amour pudique de la France, le Quichotte à Cotonou joue la montre, rêve - rarement - que l'arbitre siffle la fin du match. En attendant, il lit Saint-Simon et Proust, puis leur consacre des pages magnifiques, l'air de rien. Ce dandy stendhalien chasse le bonheur évidemment en solitaire, loin des safaris collectifs où les accidents cynégétiques provoquent des hécatombes (sans doute la Ruse de la Raison). Le bonheur n'est pas une idée neuve à Bambola-Fort-Gono... D'ailleurs, ce n'est même pas une idée, alors. Heureusement, le braconnier maladroit vise à côté, manque la cible. Il ne lui reste plus qu'à écrire juste, ce dont il s'acquitte depuis toujours.

  D'Arribehaude éclate d'un rire intolérable aux bigots de toutes factions, rossignol moqueur des carnages et de soi-même. Autant dire que les gens sérieux, pions, dames d'œuvre, saintes-Nitouche-toujours-vierges ne pigeront que pouic à l'insolente liberté de cet aristocrate démystificateur. A l'irrégulier qui dit merde aux troupeaux ! Verbaliser le Verbe, c'est toute l'affaire, toujours. Infraction ? Sanction... Censure... Silence. Ça tombe bien, les Basques naissent contrebandiers. Jacques d'Arribehaude trafique de la littérature pendant que les truqueurs la trafiquent. Les douaniers auront beau déployer leur zèle d'oiseaux de mauvaise augure, ils ne les auront pas vivants, ni lui, ni elle. On continuera longtemps à se passer les volumes du Journal - au besoin, en samizdat.

                                                                                                                                                       Rémi SOULIÉ
(1) Le Cinéma de Céline, Le Lérot rêveur, n° 45, septembre 1987.

  (Bulletin célinien n° 199, juin 1999).

 

                             UNE TELLE LIBERTE

    C'est à Pierre-Vincent Guitard que l'on doit l'édition du Journal de Jacques d'Arribehaude des années 1981-1986. Sur son site internet " Exigence littéraire ", il a beaucoup œuvré pour faire connaître l'auteur de Adieu Néri.  Voici son témoignage.

  Une rencontre hautement improbable, la littérature a parfois cette vertu de faire se rencontrer des hommes et de femmes qui sans elle ne se seraient jamais rencontrés. Tout aurait pu nous séparer mais Jacques d'Arribehaude était un homme qui en dépit de ses prises de position provocatrices avait l'esprit ouvert. Lui que l'on a parfois qualifié d'anarchiste de droite et moi qui penchait plutôt de l'autre côté, lui qui avait près d'un quart de siècle de plus que moi et qui aurait pu être mon père comment s'est-il fait que nous ayions trouvé un terrain commun ?

   Il avait certes besoin de trouver un public et de sortir de l'ostracisme où ses provocations l'avaient cantonné, ses romans n'avaient eu qu'un succès qui n'était pas à la hauteur de ses espoirs et l'éditeur de son journal ne se donnait peut-être pas les moyens de lui attirer un lectorat, mais plus que tout il avait besoin de dire aux générations plus jeunes ce qui restait pour lui un formidable désastre, le profond bouleversement qui avait entraîné la France dans ce qu'il considérait comme une régression et pire que tout une formidable incompréhension, un profond malentendu que La loi des vainqueurs - titre d'un roman de Willy de Spens qu'il appréciait - nous avait imposé.

  C'est sans aucun doute là-dessus que nous nous sommes rencontrés par l'intermédiaire de l'œuvre de Céline et du célinien Marc Laudelout qui lui suggéra de m'envoyer son Journal des années cinquante : Cher Picaro. Ce fut un choc, il y avait dans ce journal une telle liberté - autant d'agir que de dire – que j'ai bien failli crier mon dégoût pour ce qui me paraissait profondément amoral. Il aura fallu le style de Jacques d'Arribehaude pour m'entraîner loin de mes petites certitudes et écrire une note de lecture qui fut le point de départ de notre rencontre.

 Par la suite il m'a fait découvrir les écrivains que j'avais mis de côté, qui appartenaient à une littérature que j'avais appris à mépriser parce qu'elle était celle de mes parents, parce qu'elle n'avait pas pris le virage du nouveau roman et répondu aux injonctions de Barthes et de Sollers, parce qu'elle avait tenté de dire ce qui ne devait pas être dit, ce qui allait contre le mythe d'une avant-garde littéraire, comme il y avait eu une avant-garde communiste poche de la Résistance dans une France collaboratrice.

  Bien sûr il y avait l'homme, son beau regard bleu, sa voix douce et charmeuse tout à l'opposé de ses colères d'écrivain, un homme plein de gaieté enfantine, un enfant gâté qui savait capter l'attention et en même temps un homme parfaitement lucide et qui avait appris à juger ses contemporains sans se soucier des étiquettes. Je l’ai entendu notamment rendre hommage à Edgard Morin qui n’avait pas eu à son égard la courte vue de beaucoup d’autres, il savait également rendre justice à François Mitterrand de son sens politique. L’un comme l’autre avaient apprécié son écriture, l’un comme l’autre ne jugeaient pas le passé à l’aune du présent.

  Comme Céline dont il aura recueilli la dernière entrevue, Jacques d'Arribehaude gardait le souvenir d’une féerie disparue mais à la différence de l’auteur de Mort à Crédit il était resté fidèle à la gaieté de ce monde d’enfance.

  Avec Internet j’ai tenté de lui permettre d'entrer en contact avec des lecteurs qui ne seraient jamais venus à lui par le truchement des libraires, mais cela reste tellement modeste que c'en est souvent désespérant. Lui n'avait aucun doute sur la postérité qui serait donnée à son œuvre, il savait bien que ce serait pour plus tard, bien plus tard. Il reste un travail considérable à faire pour donner à cet écrivain la place qu'il mérite et qu'il n'aura pas eu de son vivant.

                                                                                                                                                Pierre-Vincent GUITARD

  Sur le site de P.-V. Guitard (http://www.e-litterature.net), on trouvera un entretien inédit avec Jacques d'Arribehaude datant de 2007 et une demi-douzaine de comptes-rendus de ses livres.





 

                                                                                                      ***

 

 

      Jacques d'Arribehaude, ce cher Picaro !

 Voilà quatre ou cinq ans, l'ami d'Arribehaude eut la frénétique envie d'aller habiter Nice rue de la Buffa. Séjour idyllique, rêvé, à en oublier les pollutions atmosphériques et intellectuelles de notre infortuné Paris.
  Ces derniers mois, selon son habitude, il dégonflait l'idylle, commençait à trouver Nice abominable et formait le projet de transporter ses cadre de vie, précieuses cargaisons et bibliothèques de lecteur éclairé en des endroits meilleurs. Probablement dans son pays basque natal. Non plus Sort-en-Chalosse, près Dax (on ne l'y prendrait plus !) Non plus Bayonne, où il avait restauré une folie, " Musette ", chemin de Jupiter, pour la quitter peu après. Pourquoi pas Biarritz, la plage de ses vingt ans ? Son cœur d'octogénaire ne manquerait pas d'y refleurir...

 Pourtant, au milieu de nos fantasmes, une autre émigration nous attend tous, mon pauvre Jacques, et te voici maintenant en la terre - basque, oh certes - d'Hasparren. Tu y reposes auprès du père et de la mère que tu pensais avoir si souvent déçus, qu'à distance tu n'avais cessé de vénérer.
  Le combat est fini, cher " Picaro ", mais quel combat fut le tien, qui jamais ne t'arracha une plainte !

         Le dilettante

 Jacques d'Arribehaude était, dans les années 60, un ami des Sénart. Je le rencontrai grâce à eux : trentenaire sympathique, au front déjà dégarni, au sourire affable et craintif. A la terrasse des Deux-Magots il se cassait la tête des journées entières sur le Financial Times avec le ferme espoir de gagner sa vie sans travailler.
  Il était né à l'un de ces mauvais moments de l'histoire qui ne peuvent proposer, comme un titre d'Arthur Koestler (auteur capital d'alors) que des Croisades sans Croix. A moins que par nature d'insoumis, comme ses compatriotes contrebandiers, plus encore à cause d'un bon sens invétéré, d'un jugement très sûr (donc pessimiste) il eût organisé sa vie - et préfiguré son destin - selon la formule magistrale d'Unamuno (un de ses maîtres à penser, avec Pio Bajora) : " La véritable foi, c'est de savoir se résigner au songe ".

        Une génération perdue

  Le songe commence par l'épopée de la France libre, à l'âge du bac. On retrouvera toutes les aspirations de la jeunesse en cette période atroce, ses fêtes et ses fracas devant l'absurdité du monde dans ses premiers romans : La Grande vadrouille et Semelles de vent, envers qui on se montra distrait ; plus tard dans Adieu Néri, très belle pavane pour un ami défunt.
 Néri Mazzotti ? Une victime, lui aussi, de cette après-guerre qui, déjà, ne disait rien de bon. Un autre sceptique devant les tenants du Bien universel. Et pour l'heure, un compagnon de séjour aux Diablerets où, entre enfants de la victoire, il fallait bien soigner des poumons momentanément mités. Allaient suivre pour Jacques quelques années de bohème au Portugal. Là, on pouvait au moins jouer les dandys sans peur du lendemain, il était possible de se frotter à de jeunes lords échappés de leur île brumeuse, à des beautés incomparables, envisager de faire sa vie - ou des vies successives - avec des jeunes filles nordiques pleines de feu et d'imprévu.
 Qu'importe si, malgré achat et revente de diverses masures, sur les rivages lusitaniens, malgré les jobs les plus divers, ensuite, dans une Indochine aussi empiastrée qu'ensanglantée, la fortune ait paru sans cesse remise au lendemain ? L'essentiel n'était-il pas d'avoir, avec un goût stendhalien de l'intrigue et de l'instant, une vie sentimentale animée ? La sienne le fut - ah ! fichtre oui ! - elle fut même trépidante, souvent désopilante, car jamais l'outsider ne se crut autorisé à battre sa coulpe sur la poitrine du voisin. Pas d'autre morale (et moins encore d'idéologie !) dans ce qui sera un jour Cher Picaro, journal des années cinquante.

      Le Blanc au ventre noir

  De 1960 à 62, Jacques d'Arribehaude séjourne en Afrique. Il y est envoyé pour une mission hautement civilisatrice - lui, dira : " burlesque " - d' " observateur rural " au Malaloudougou, province malienne. On peut retrouver aujourd'hui ses indignations d'alors devant les cuistreries d'importation, les mesquineries de nos petits blancs, les mascarades administratives, mais aussi ses chants d'amour devant de petites déités noires, sa complicité avec l'innocence sans illusion du monde noir dans Complainte mandingue, lumineux journal de ces deux années au cœur des ténèbres.
  Rattraper le train perdu des diplômes ? Envisager une carrière d'ethnologue salarié, sous le regard complice et amusé de Michel Leiris ? La question se posa pendant quelques mois.

      L'esprit du placard

  C'eût été mal connaître celui qui " réactionnaire, donc résistant " toujours, ne se ferait jamais aux diarrhées verbales ni aux jargons structuralistes de ces années glorieuses. Le moment venu, autant considérer sa carrière comme le meilleur moyen de se tirer. Sacré Jacques-le-fataliste, toujours habile à climatiser le cauchemar, heureux à partir des années 80 de se faire mettre en un placard doré, quai du président John-Fitzgerald-Kennedy : ce fameux placard qui lui aura permis de vivre sans faire une rame et d'observer avec une franche hilarité le manège des satrapes, des courtisans, des pitres décorés, d'ex-potentats aux oubliettes, des nouveaux lidiadors.
  Chronique journalière récemment parue, S'en fout la vie narre ce carnaval avec les philosophies convergentes du taxi-brousse et du gentilhomme qui s'en délecte. Il y aurait fort à parier que ce brûlot, aujourd'hui sous le boisseau de la pensée unique, fasse avant peu le régal de nos petits-enfants.

       Céline

  Mais il y eut Céline, aussi, dans la vie de Jacques d'Arribehaude ! Serait-ce trop dire, l'amitié de Céline ? Vers la fin de la décennie cinquante, il s'est produit entre le vieux paria revenu du Danemark et le jeune outsider d'un monde que tous deux jugeaient complètement fêlé, plusieurs rencontres empreintes d'une imprévue confiance. Le prétexte en fut un gros magnétoscope et de vagues espoirs de caméra. Tout cela a été raconté en 1987 dans Le cinéma de Céline, paru au Lérot rêveur. Jean Guenot, associé (et je crois mentor) de l'aventure, en parlerait (en a parlé) à plus juste titre.
  Ce sur quoi je voudrais insister, m'en étant souvent entretenu avec Jacques, ce serait le pourquoi du premier regard, alors que Céline, mis à part le cercle ultra-restreint de ses proches, refusait tout contact et se bardait de sarcasmes ; les raisons de cet accueil quasiment affectueux.

  Solidarité, d'une génération l'autre, entre démolis de guerre absurdes ? Peut-être. Premiers propos d'exclus, même si venus de camps naguère opposés ? Peut-être aussi. Mais plus encore, je crois, un sentiment d'appartenance aux mêmes vertus anciennes de loyauté et de courage : vertus en voie de disparition dans un monde voué au machinisme et à l'avidité. Originaires l'un - l'ancien, l'archaïque -, et l'autre - le brocard de l'année - de ces mêmes couches populaires dédiées à l'honnête labeur au point d'y renouer - respect et savoir-vivre - avec une sorte de chevalerie.

 Le vieil homme brisé fut-il indulgent pour le garçon de l'âge de Bardamu qui, à son tour, allait rouler sa bosse (et probablement pas carrosse) aux Afriques ? Touchant comme à plusieurs reprises, avant départs, Céline lui recommande de bien prendre ses anti-paludéens. Céline soucieux pour lui, médecin toujours. Céline consciencieux. Céline affectueux. Beaucoup seront surpris. D'autres pas.

     Un miraculé

  C'est que les micro-organismes des pays chauds, avec ou sans prophylaxie bien prise, devaient se révéler meurtriers. Je ne trahis nul secret car d'Arribehaude ne nous laisse rien ignorer dans ses journaliers de ses maladies, épuisements d'alors, œdèmes, dont je vis à plusieurs reprises les ravages et qui, un jour, allaient le mettre à quia. Conséquence d'un foie détruit : en 1986, la mort était proche. Et c'est alors que le miracle eut lieu.
  Jacques fut des rares patients à bénéficier d'une double transplantation hépatique et rénale. Il supporta le choc avec une détermination exemplaire et, quinze ans plus tard, il était probablement le plus ancien greffé de France.

  Quinze ans au cours desquels nous pûmes nous téléphoner ou nous écrire, parlant de toutes choses, sans que jamais je ne l'aie entendu proférer une plainte. Salut, gentilhomme ! Quinze ans au cours desquels il eut l'énergie de déménager et d'emménager trois ou quatre fois. Quinze ans au cours desquels s'est écrit ou mis en forme le plus important de son travail d'écrivain : deux ou trois milliers de pages. Il était des rares humains pouvant se vanter d'avoir eu une seconde vie.

     Un Français libre

 C'est alors que, grâce au jeune Pierre Chalmain d'abord, il commença de publier ses journaux, puis, à l'enseigne de L'Age d'Homme, ceux-ci (Complainte mandingue, Le Royaume des Algarves, Une Saison à Cadix, L'Encre du Salut) se trouvèrent reclassés et réunis en ce fort volume d'Un Français Libre. On pourra prendre ainsi la mesure d'un parcours exceptionnel et d'une épopée significative, emblématique d'une génération.

  œuvre tour à tour et avec le même élan, la même aisance, palpitante, touchante, coruscante, désopilante, éblouissante de lucidité. Une œuvre servie par un style d'un naturel parfait, d'un ton équanimement juste, qui va, brassant les lectures, les grands auteurs, les désastres historiques, caressant avec le même émerveillement les petites blondes vikings et les perles noires, cherchant sans cesse le paradis perdu, ne se décourageant jamais de ne trouver que limbes. Journal d'égotisme ? Je m'en remets pour décider à plus jeune, Rémi Soulié, qui en une postface a pu écrire si finement : " Ici, pas d'amour-propre ni même d'égotisme, mais la conscience d'une singularité qui s'exprime aussi bien dans les actes manqués du misfit velléitaire. Jacques d'Arribehaude a le sens du comique et comme il a toujours dix-sept ans, il n'est presque jamais sérieux. " Cela voudrait-il dire qu'un jour il sera sauvé ?

  Son journal va nous laisser de belles soirées de lecture. Retenons pour l'heure ce qui pourrait être une morale de l'allure : " Les vrais mérites ne mènent à rien, voilà ce que nous enseigne l'expérience au mépris de la laborieuse honnêteté dont l'exemple nous est offert dès l'enfance. Et cependant cette morale que je sais dérisoire, mais qui est inséparable de l'image de mon père, je ne puis faire autrement, tout au fond, que de la respecter, et de la vivre.
  Tout au fond de moi il y a cette certitude que rien de ce que j'estime ne sera vraiment acquis sans renoncement, sans solitude, sans souffrance acceptée, sans misère. Le choix se réduit ainsi devant les seules forces que reconnaissait Balzac avec son génie simple : l'argent et la force morale.
  Choisir ? Laisser parler le destin ? Choisit-on vraiment ? En a-t-on jamais le pouvoir ? Au-delà de notre confiance, de notre volonté, et de nos actes, il nous arrive de discerner notre chemin, mais, comme toujours, les dieux décident. "
                                                                                                                                       
 Christian DEDET

                                                         
 

 

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     Un gentilhomme égaré dans ce siècle

 Sa disparition n'a pas fait la une des journaux, et pour cause. Jacques d'Arribehaude n'écrivait pas pour le grand public. Il allait à rebrousse-poil des idées communes et flatter le chaland, humer l'ait du temps avant de prendre la plume, eût été contraire à son éthique.
  Il avait un petit cercle d'admirateurs, mais fidèles, à toute épreuve. " Notoirement méconnu ", comme Alexandre Vialatte en son temps. Ainsi en va-t-il de ceux qui portent sur le monde un regard lucide.
  Ses journaux intimes en témoignent. Ils fourmillent de portraits, de réflexions qui se sont avérées au fil des ans. Exemplaire, à cet égard, le tableau du " mundillo " médiatique dans lequel il a été immergé.
  Réaliste, sans complaisance. Cruel, parfois, et toujours brillant. Dépourvu d'amertume - car ce pessimiste joyeux ne nourrissait guère d'illusions sur ses semblables.
  Lucidité ne signifie nullement, dans son cas, sécheresse de cœur. Il suffit d'ouvrir Adieu Néri pour en être convaincu. Simplement, plus encore que des femmes dont il fut un grand admirateur, Jacques d'Arribehaude était épris de liberté, en tous domaines. Cet aristocrate de cœur et d'esprit n'était inféodé à rien ni à personne. C'est avec son style, ce qui faisait sa qualité.
  Je voudrais enfin saluer en ce bretteur égaré dans notre siècle l'élégance, l'attention et l'affabilité qu'il réservait à ses amis. Il fut un homme aimable, dans le sens du XVIIe siècle. L'honnête homme selon Gracian. Ceux qui l'ont connu ne me démentiront pas.
                                                                                                                                         Jacques ABOUCAYA

 

 

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              Adieu, cher Jacques

 On m'a appris hier la disparition de mon ami Jacques d'Arribehaude, vendredi dernier le 27 mars, je ne sais pas encore de quoi précisément. Cette nouvelle m'a peiné, sans vraiment me surprendre. Je le savais affaibli, et il n'était pas tout jeune.
  J'avais fait sa connaissance vers la fin de 2004. Des articles favorables m'avaient incité à me lancer dans la lecture d'un de ses principaux livres, Un Français libre, le recueil de ses journaux des années 60. Je lui avais écrit en apprenant que nous étions tous deux nés un 6 juin, mais lui bien avant moi, en 1925. Il aurait eu 84 ans en juin prochain.

  A l'époque, d'Arribe venait de quitter Paris pour s'installer à Nice, il râlait dans ses mails contre l'ébéniste qui ne construisait pas assez rapidement sa nouvelle bibliothèque. Dans la foulée, j'ai lu son autre grand livre, Cher Picaro, recueil de ses journaux des années 50, et en mai 2005 j'ai publié sur le net une sélection des entretiens que j'avais eus avec lui par courrier.

  Nous sommes restés amis, nous nous contactions de temps en temps, il téléphonait volontiers. J'ai composé un grand index de ses deux recueils de journaux, qui l'a enchanté. Du coup, l'an dernier, il m'a demandé de faire l'index de son dernier livre, S'en fout la vie, ses mémoires des années 80, imprimé par The Book Edition.
  Je ne l'ai rencontré en personne qu'une fois, au printemps dernier, vers Pâques. Rentrant de Santander, je me suis arrêté me reposer une heure en sa compagnie chez son amie Margot qui l'hébergeait alors quelques jours, dans son pays basque natal, sur les hauteurs de Guéthary.

  Son dernier coup de fil date je crois de fin janvier, il m'avait appelé à la bibliothèque pour me présenter gentiment ses vœux et discuter un moment. Je comptais lui récrire, dernièrement, et puis voilà.
  C'était un gentilhomme, peu diplômé mais très cultivé, de bon goût, subtil mais simple. Il m'a beaucoup apporté, il me manquera.
                                                                                                                              
                                                                                                                                             Philippe BILLÉ
 
    
Autour du blog " Le Nouvel Obscurantiste " (journaldoc.canalblog.com). On y trouve d'intéressants entretiens avec Jacques d'Arribehaude.

 

 

 

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   Jacques d'Arribehaude a toujours été un irrégulier. Il n'avait pas 18 ans quand il rejoignit les Forces françaises libres. Son gaullisme se garde de tourner à cette dévotion qui l'aurait rendu rentable : l'abandon des harkis l'indigna et l'esprit de vindicte des professionnels de l'épuration politicienne envers des écrivains de talent (comme, par exemple, Willy de Spens) le révulsa.

  Si ce refus du conformisme entrava sa carrière, son œuvre, en particulier son journal littéraire, en bénéficia avec un éclat dont on ne cessa d'éprouver l'intensité. C'est si rare, l'allégresse d'un bretteur qui combat pour restaurer l'honneur d'une profession prudente parfois jusqu'à la lâcheté !

  Jacques d'Arribehaude, en s'exposant aux représailles des puissances régnantes, crible de traits féroces, d'une précision redoutable, la médiocrité et la bassesse de quelques importants du microcosme télévisé.
  Avec cet écrivain spontané pour qui la polémique est l'hygiène même des lettres. Léautaud n'est pas mort sans postérité.

                                                                                                                                           Pol VANDROMME


 

 

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      De Meudon à Cochon-sur-Marne

 Le voyage continue, Dieu merci. Après Une saison à Cadix (Editions Pierre Chalmin/Arléa) et L'Encre du salut (Editions Pierre Chalmin/ L'Age d'Homme), la troisième station du basque bourlingueur, une Complainte mandingue qui couvre d'une voix singulière les années 1960-1962. Complainte ? Oui, élégiaque, parfois, mais sans aucun pathos, et bourrée de swing. Les céliniens connaissent, du même auteur, Le Cinéma de Céline (1). Ils découvriront ici, outre la relation des visites à Meudon ou à Arletty, comment l'esprit du cuirassier continue d'animer un homme définitivement allergique à l'air pollué du temps. (En contrepoint, lire le récit de la brève rencontre avec l'Agité du bocal.)

 Education sentimentale d'un adolescent éternel. Carte du Tendre aussi alambiquée et broussailleuse que l'Afrique vécue, la Complainte mandingue chante les ratages d'un anti-héros velléitaire, d'un énergique lymphatique oscillant entre la profession et la vocation - dirait Baudelaire. Tour à tour Pierrot lunaire, auguste ou clown blanc, Jacques d'Arribehaude explose - d'orgasmes en saintes colères, comme dans ce morceau de bravoure, parmi au moins huit autres de la même poudre :
 " La religion du prêt-à-penser dans la platitude des quotidiens, hebdos et éditoriaux interchangeables, toute la machine à décerveler qui, sous couleur de répandre l'égalité ( " la même chose pour tout le monde "), étouffe la liberté par la multiplication de besoins inutiles, crétinise la terre entière, et condamne tranquillement la planète à l'hébétude de la plus morne soumission aux dieux du jour : pognon, cul et vulgarité. Vaste entreprise de totalitarisme sournois riche de la plus formidable armée de cuistres, larbins et collabos, et qui devient sans qu'on y prenne garde un quatrième Reich en train de gagner la planète entière. "

  Fragile, tendre, animé par une douce piété filiale et un amour pudique de la France, le Quichotte à Cotonou joue la montre, rêve - rarement - que l'arbitre siffle la fin du match. En attendant, il lit Saint-Simon et Proust, puis leur consacre des pages magnifiques, l'air de rien. Ce dandy stendhalien chasse le bonheur évidemment en solitaire, loin des safaris collectifs où les accidents cynégétiques provoquent des hécatombes (sans doute la Ruse de la Raison). Le bonheur n'est pas une idée neuve à Bambola-Fort-Gono... D'ailleurs, ce n'est même pas une idée, alors. Heureusement, le braconnier maladroit vise à côté, manque la cible. Il ne lui reste plus qu'à écrire juste, ce dont il s'acquitte depuis toujours.

  D'Arribehaude éclate d'un rire intolérable aux bigots de toutes factions, rossignol moqueur des carnages et de soi-même. Autant dire que les gens sérieux, pions, dames d'œuvre, saintes-Nitouche-toujours-vierges ne pigeront que pouic à l'insolente liberté de cet aristocrate démystificateur. A l'irrégulier qui dit merde aux troupeaux ! Verbaliser le Verbe, c'est toute l'affaire, toujours. Infraction ? Sanction... Censure... Silence. Ça tombe bien, les Basques naissent contrebandiers. Jacques d'Arribehaude trafique de la littérature pendant que les truqueurs la trafiquent. Les douaniers auront beau déployer leur zèle d'oiseaux de mauvaise augure, ils ne les auront pas vivants, ni lui, ni elle. On continuera longtemps à se passer les volumes du Journal - au besoin, en samizdat.

                                                                                                                                                       Rémi SOULIÉ
(1) Le Cinéma de Céline, Le Lérot rêveur, n° 45, septembre 1987.

  (Bulletin célinien n° 199, juin 1999).

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